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50 ans après, pourquoi Salvador Allende reste-t-il une icône de la gauche ?




Le 11 septembre 1973, le président de la république du Chili Salvador Allende est victime d’un coup d’Etat militaire orchestré par le général Augusto Pinochet. Le chef de l’Etat élu démocratiquement n’y survivra pas. Avec lui disparaît la tentative du Chili d’atteindre le socialisme par la voie légale, cette parenthèse n’aura duré que 3 ans. Pourtant, un demi-siècle plus tard, la figure du président continue de fasciner et d’inspirer la gauche à travers le monde. En 2021, Gabriel Boric était élu président du Chili en cultivant le souvenir d’Allende, moins d’un an plus tard Jean-Luc Mélenchon se lançait dans la course à la présidentielle en baptisant son mouvement l’«Union Populaire ». Cela tient à deux choses. D’une part, un mandat marqué par des avancées sociales importantes et l’union des forces de gauche. D’autre part, sa fin tragique et héroïque qui lui a fait atteindre pour toujours la dignité de martyre politique et révolutionnaire.


Le gouvernement de l’Unité Populaire : le rêve d’un Chili socialiste


Salvador Allende est élu de justesse président du Chili en septembre 1970 à la tête d’un vaste mouvement de gauche : l’Unité Populaire (UP). La coalition de l’UP réussit l’exploit de réunir en son sein la quasi-totalité de la gauche chilienne, des modérés du Parti Radical jusqu’aux partis Socialiste et Communiste. Elle reçoit également le soutien de l’extrême-gauche guévariste représenté par le Mouvement de la Gauche Révolutionnaire (MIR).

Le gouvernement nouvellement constitué s’attelle vite à la tâche de transformer et de moderniser le pays. Les actions entreprises sont ambitieuses. La réforme agraire entamée par le gouvernement précédent est accélérée et approfondie, les terres sont redistribuées et la grande propriété foncière est furieuse. Les salaires sont augmentés et des usines commencent à faire l’expérience de l’autogestion. De nouveaux droits sont conquis (comme le divorce) et les programmes sociaux sont étendus (un demi-litre de lait par enfant gratuitement par jour). Enfin, les banques, des entreprises et surtout les mines de cuivre (les plus grandes du monde) sont nationalisées. Pour l’extrême-gauche, ce n’est pas assez, pour la droite c’est dix fois trop.

Les Etats-Unis en particulier voient d’un très mauvais œil cette expérience démocratique de gauche dans ce qu’ils considèrent comme leur arrière-cour. Avant même qu’Allende n’entre en fonction, le président Nixon est très clair, il est hors de question que le gouvernement de l’Unité Populaire ne mène à bien son projet. L’Amérique va tout mettre en œuvre afin de déstabiliser le Chili de concert avec l’opposition conservatrice. La presse de droite se déchaîne contre le gouvernement « castriste » de Santiago, les boycotts et les sanctions mettent à mal l’économie du pays. De son côté, la CIA mène ses activités subversives. Elle provoque notamment une grande grève des camionneurs en doublant leurs salaires en échange de l’arrêt du travail. Mais surtout, elle va encourager l’armée à prendre les choses en main pour mettre fin à la « dictature marxiste ».


Le 11 septembre : les ides de mars du général Pinochet


De tous les pays du Cône sud, le Chili passe pour l’un des plus stable politiquement. L’armée a une réputation « légitimiste », les derniers coups d’Etat remontent aux années 20. Comparé à ses voisins, qui sont presque tous tombés sous la domination de juntes militaires, la démocratie chilienne paraît solide et bien ancrée. Ce mythe de l’armée loyale va vite voler en éclats en 1973.

Le matin du mardi 11 septembre, l’armée envahit les rues de Santiago et de toutes les grandes villes du pays. Les militaires s’emparent des moyens de communication et annoncent leur coup d’Etat en direct à la radio. L’opération aurait dû se dérouler le 18, jour de la fête nationale, mais la date a été avancé d’une semaine. En effet, le président Allende devait annoncer le 11 septembre la dissolution du Congrès ainsi qu’une consultation démocratique sur la poursuite des réformes socialistes. Une telle annonce aurait fragilisé le projet de prise de pouvoir de l’armée, elle devait donc être empêchée à tout prix. Le chef de l’armée de terre, le général Augusto Pinochet, n’a adhéré au complot que le 7. Comme il est de mise avec les convertis tardifs, il va chercher à faire oublier son hésitation en devenant le membre le plus brutal de la junte militaire nouvellement constituée.

De son côté, le président Allende se retranche avec une quarantaine de fidèles dans le palais présidentiel de la Moneda. On lui propose un sauf-conduit pour qu’il puisse quitter le Chili avec sa famille mais il refuse. Des rumeurs indiqueront par la suite que les putschistes ne l’auraient jamais laissé partir. Assiégé, il fait un dernier discours par le biais d’une des seule radio qui échappe encore au contrôle de l’armée, en voici l’un des passages les plus marquants :

« Devant ces faits, il n’y a qu’une seule chose que je puisse dire aux travailleurs : je ne démissionnerai pas ! Placé à un tournant historique, je paierai de ma vie la loyauté du peuple. Et je suis certain que la semence déposée dans la conscience digne de milliers et de milliers de Chiliens ne pourra être arrachée pour toujours. Ils ont la force, ils pourront asservir, mais les processus sociaux ne s'arrêtent ni avec le crime ni avec la force. L’histoire nous appartient et ce sont les peuples qui la font. »

A ce moment, le président sait qu’il ne s’en sortira pas vivant, le rapport de force est bien trop inégal. C’est David contre Goliath, sauf que Goliath a des chars et des avions de chasse… Les forces armées qui avaient juré de défendre le Chili, son peuple et sa Constitution se retrouvent à bombarder le palais de la Moneda. Le cœur du pouvoir politique brûle, et avec lui l’ordre républicain et la démocratie. Salvador Allende n’attendra pas que les soldats viennent le chercher, il se suicidera avec l’AK-47 que lui avait offert Fidel Castro. Ainsi s’achève la tragédie du président Allende. Pour le Chili, le cauchemar ne fait que commencer.

Le monde apprend avec choc les événements du Chili. Les histoires qui parviennent à la presse racontent l’ampleur de la répression, avec l’usage massif de la torture, du viol et des disparitions forcées. A l’extrême-gauche, on crie vengeance pour celui qui, comme le Che, est mort pour ses idéaux. A la Maison Blanche et à Langley, on jubile. Le général Pinochet va vite consolider son pouvoir et instaurer une dictature avec son lot d’exactions et de brutalité économique néo-libérale. Il quittera la Moneda en 1990, mais le Chili porte encore les stigmates de cette période aujourd’hui.

Salvador Allende sera à jamais remémoré comme le président qui s’est battu jusqu’au bout pour le Chili et son peuple. Jamais il n’aura dévié de sa vision d’instaurer le socialisme de manière pacifique et légale. Son courage et sa force face à l’adversité se sont exprimées jusqu’à la fin, sans faillir un seul instant. Le crime du 11 septembre 1973 a fêté son 50ème anniversaire, le Chili a honoré le sacrifice de son président et la gauche du monde entier a célébré l’une de ses plus grandes figures.



Par Joachim Rabasse



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