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Afrique du Sud : 6 mois après la victoire, état du climat social

Dernière mise à jour : 27 sept. 2020


Le 02 novembre 2019, l’Afrique du Sud battait l’Angleterre lors de la finale de la coupe du monde de rugby et glanait un troisième titre mondial, rejoignant la Nouvelle-Zélande au palmarès des équipes les plus titrées. Outre qu’un exploit sportif, cette victoire s’inscrit dans la lignée des victoires symboliques pour l’Afrique du Sud. Tiraillé par l’Apartheid de 1948 à 1991, le pays ne s’en est toujours pas remis. Encore aujourd’hui, la nation arc-en-ciel fait face à une forte crise économique et sociale. Dans ce contexte, le rugby joue depuis 1995 une place importante : de l’un des plus vibrants symboles de la suprématie blanche sous le régime ségrégationniste de l'apartheid (réservé aux afrikaners), il est devenu le symbole d’une lutte contre les discriminations. En ce sens, les différentes victoires sud-africaines de 1995, 2007 et 2019 revêtent une portée symbolique primordiale.


Cette portée symbolique s’explique par le contexte que connaît l’Afrique du Sud depuis les années 1990. Après la fin de l’apartheid, l’espoir d’un renouveau s’est vite transformé en une colère due à un statu quo du climat social. Les stigmates de l’apartheid sont encore très présents : le territoire est fragmenté, la population est polarisée et racialisée. C’est un pays désenchanté : ségrégation, discriminations salariales (les blancs gagnent en moyenne trois fois plus que les noirs). Selon la Banque Mondiale, c’est un des pays les plus inégalitaires du monde. À cela s’ajoute le fait que c’est l’un des pays les plus dangereux au monde (avec en moyenne 57 meurtres par jour).


Alors face à une telle détresse sociale, il peut paraître dérisoire de parler de rugby et de promouvoir ce sport comme un moyen d’apaisement du climat social. Or, les trois sacres sud-africains sont porteurs d’une dynamique et d’une force symbolique inégalées et vitales.


Il convient, pour bien comprendre l’impact de ce troisième sacre, de revenir rapidement sur les deux sacres précédents.


1995. Nelson Mandela tout juste élu président de l’Afrique du Sud se donne le défi d’utiliser le rugby pour unir la nation arc-en-ciel naissante. Très sceptique au départ, la population se prend au jeu vu les résultats et prend pour égérie Chester Williams, seul noir de l’équipe. Après une victoire qui fera débat face à la France, puis une victoire en finale face à des néo-zélandais affaiblis par une intoxication alimentaire, François Pienaar, capitaine sud-africain, reçoit le trophée Webb Ellis des mains de Nelson Mandela vêtu d’un maillot vert et or. Image magnifique. Scènes de liesses dans le tout le pays. Jamais la nation sud-africaine n’a été aussi soudée. Cette victoire a aidé Mandela à unifier un pays. C’est la pierre angulaire du pays que deviendra l’Afrique du Sud, un moment fondateur.


Toutefois cette victoire n’a pas été porteuse de la mixité et de l’égalité raciale tant promises. Douze ans plus tard, les stigmates de l’apartheid résonnent toujours dans le monde du rugby. Si Chester Williams était le seul joueur noir en 1995, ils seront deux en 2007 : Habana et Pietersen. C’est ce qui était appelé « l’ailier noir ». Aux postes importants, toujours pas de joueurs « de couleur ». Mais cela n’enlève rien au retentissement de cette victoire. La célébration s’est faite avec une joie immense, les habitants revêtaient le maillot de springboks, qu’ils soient blancs, métisses ou noirs ; fans de rugby ou non. Même à Soweto, l’un des townships les plus tristement célèbres, avait été dressé un écran géant. Les gens se sont embrassés, les scènes de liesses ont continué toute la soirée. Cela a indéniablement renforcé l’harmonie de la population. Ils avaient besoin de cette victoire pour leur redonner confiance. L’analyse est limpide : notre population est diverse, mais si nous sommes unis, nous pouvons conquérir le monde. Stephen Maijelo, avocat noir, dira même : « J’ai été élevé dans la haine des Blancs et aujourd’hui, je les trouve formidables ! C’est le geste de Mandela, qui avait revêtu le maillot des Springboks, lors de leur première victoire à la Coupe du monde de 1995, qui m’a amené à aimer les Amabokoboko […]. Je crois que l’impact de cette victoire va être encore plus fort sur les Noirs et je rêve du jour où nous constituerons la moitié de l’équipe ! ». Ce soir-là, la « couleur » de tous les sud-africains était une nouvelle fois verte. Pour un soir, les différences étaient une nouvelle fois évanouies.


Face à ces victoires dont l’unité engendrée n’a d’égale que l’éphémère union, 2019 marque une rupture importante. Cette rupture ne se situe pas tant dans la fervente réaction des sud-africains que dans la caractéristique de l’équipe même. Pour la première fois, le capitaine de l’Afrique est un homme noir – Siya Kolisi. Pour la première fois, l’équipe d’Afrique du Sud était composée de six joueurs noirs et métisses au coup d’envoi de la rencontre, et à des postes clés. D’ailleurs, les seuls marqueurs d’essais – Kolbe et Mapimpi – sont eux-mêmes respectivement métisse et noir. Tout un symbole. Et après avoir soulevé la coupe du monde, Kolisi se dirige vers les tribunes, embrasse sa femme blanche et ses enfants métisses. Le symbole ne s’arrête plus, l’émotion en Afrique du Sud est encore renforcée.


Ces données mises ensemble remettent en cause les politiques de quotas dorénavant jugées aberrantes. Depuis l’avènement de la démocratie, la transformation raciale des Springboks se faisait à marche forcée par quotas imposés politiquement. Joseph Mitchell constate : « Cela fait vingt-cinq ans qu’on vit en démocratie, mais au cours des vingt-cinq dernières années, les Blancs ont dominé le rugby et le reste ! Il était temps que les gens de couleur puissent prouver au monde ce dont on est capable » ; « Si on donne une chance aux Noirs, ils assurent et aujourd’hui en est la preuve vivante ».


« Le sport est le plus grand catalyseur de la cohésion sociale et de la construction de la nation », réagit l’ANC. Cette victoire a ravivé la magie de Madiba et a fait de la nation arc-en-ciel une nouvelle réalité.


De plus, l’histoire du capitaine Kolisi est porteuse d’un message fort : peu importe d’où l’on vient, on peut utiliser tous les moyens mis à sa disposition pour s’élever. C’est superbement résumé par une jeune sud-africaine : « even if you are black, young, any race, any sex, you can become a captain. No matter the color, no matter everything, you just can be a springbok player, a captain, and you can go forward in life ». Issu d’un township pauvre, élevé par sa grand-mère, ne mangeant qu’un repas par jour, son ascension est tout d’un modèle d’espoir. Il a profité de la discrimination positive pour arriver à un endroit où la population des townships n’a accès que depuis quelques années. Il a su franchir toutes les limites imposées aux métisses et aux noirs. Son capitanat a rendu stérile le débat des quotas pourtant nécessaire. On peut assurément avancer que Kolisi n’aurait pas été capitaine, ni même dans l’équipe, sans l’obligation des quotas (comme la parité en France, finalement ; l’obligation politique est nécessaire). Si ce choix du sélectionneur n’était pas politique, ils se sont rapidement rendu compte de la force symbolique d’un tel geste. Grâce à cela, toute la population sud-africaine a su s’identifier aux Springboks.


Alors, l'image de Siya Kolisi brandissant le trophée est aussi emblématique que celle de Nelson Mandela félicitant François Pienaar en 1995. Pour Pienaar même, elle l’est plus encore : toute la nation s’est réveillée jubilante, avec un maillot vert et or, pourtant ancien étendard de la domination blanche. Le message est fort.


Cette victoire n’appartient pas à l’équipe, mais à la nation. Ils se sont nourris de l’élan populaire, endossant cette responsabilité sociale. Tous sont unis en ce jour de victoire. Les Springboks ont fait plus pour le pays que la politique, avancent même certaines personnes. Cette victoire traduit l’espoir porté par la population africaine, aux blancs, aux noirs, aux laissés pour comptes.


Les Boks ont gagné en puisant leur énergie dans l’attente d’un pays à la recherche de son identité. La cohésion de l’équipe a renvoyé l’image d’une unité qui fait tant défaut à cette jeune démocratie. Cette victoire rappelle ce que la nation arc-en-ciel peut accomplir lorsque tout le monde travaille ensemble. C’est une source d’inspiration pour un pays traversé par de multiples désordres sur fond de tensions raciales rappelant un passé trop proche.


La victoire aussi belle soit-elle n’effacera pas toutes les tensions de ce pays. Il n’est pas question d’imaginer faire table rase du passé et trouver la clé pour résoudre les problèmes économiques, sociaux, culturels, raciaux. Toutefois, cette victoire montre l’exemple que doit suivre l’Afrique du Sud, montre à quel point il est important qu’elle mette ses querelles de côté pour faire passer le pays avant tout. Les mots sages de Kolisi après la rencontre vont en ce sens : « si on tire tous dans le même sens, on peut réussir quelque chose ». Cela s’applique dans toutes les sphères de la vie.


La nation arc-en-ciel a en ses mains un potentiel impressionnant. Elle se doit d’être le moteur du continent africain, sa place parmi les BRICS en atteste. Mais pour cela, elle doit nécessairement régler ses problèmes raciaux, tourner définitivement la page de l’apartheid et opter pour la solution prônée par Mandela : tolérance et ouverture. Il sourit dans sa tombe lors des victoires de son équipe, son pays doit faire en sorte qu’il puisse sourire tous les jours voyant l’état de son pays s’améliorer quotidiennement.


Le sport rassemble toujours, en Afrique du Sud, mais partout ailleurs aussi. La victoire française en coupe du monde de football en atteste, que ce soit en 1998 ou en 2018. Le sport rassemble toujours, les sud-africains se sont sentis nation arc-en-ciel grâce à cette victoire. Voici le ciment sur lequel doit se baser la démocratie sud-africaine pour avancer.


Ronan Gouhenant

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