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Du problème des revenus agricoles à l'enjeux politique de la ruralité




La ruralité de demain est un débat d’aujourd’hui


Le mois de février 2024 s’ouvre avec les annonces du gouvernement de Gabriel Attal, tout juste nommé premier ministre, pour répondre aux demandes des agriculteurs mobilisés face à des prix jugés trop bas leur empêchant de vivre correctement de leur travail. Ces enjeux financiers se retrouvent dans les mesures annoncées par le Premier Ministre : Aides fiscales à hauteur de 150 millions d’euros pour l’été, maintien de la défiscalisation du Gazole Non Routier (GNR) utilisé pour les machines agricoles et 2 milliards d’euros d’aides à l’installation sous forme de Prêt Garanti par l’Etat (PGE). Ces mesures d’urgence, et donc, à court terme se couplent à des annonces plus générales visant le long terme, et censées donner un cap à l’agriculture française. "Ce n'est pas une souveraineté retranchée sur elle-même, car je n'oublie pas que notre agriculture est un de nos principaux secteurs exportateurs[...]. Mais c'est une ouverture avec des règles, de la réciprocité et les mêmes exigences pour tous" explique ainsi le Premier Ministre. De plus, la mise en suspens du plan Ecophyto qui doit être révisé sous 3 mois conforte l’utilisation importante de pesticides dans l’agriculture française. La feuille de route reste ambiguë puisque à la souveraineté répond l’ouverture et le libre-échange avec les producteurs extérieurs. L’heure n’est donc pas à la remise en question du modèle de production agricole actuel.


La colère des agriculteurs s’est traduite par des manifestations en province visant les préfectures, devant lesquelles, les tracteurs ont déversé fumier et pneus dans le but de dénoncer la complexité administrative à laquelle ils sont confrontés pour obtenir des subventions et rentrer dans les normes produites par Bruxelles et l’Etat français. Toutefois, les manifestations ont également visé les centrales d’achats et les magasins de la grande distribution. Nombreuses ont été les images d’agriculteurs filtrant l’arrivée de marchandises, laissant passer celles d'origine française et détruire ou donner celles provenant de l'étranger. La concurrence étrangère au sein de l’Europe mais aussi des espaces commerciaux issus des traités de libre-échange est ainsi dénoncé par les agriculteurs qui se sentent lésés par des normes étrangères plus souples. Souvent conditionnées par une baisse soudaine des prix, les manifestations des agriculteurs laissent penser que les crises sont conjoncturelles et donc passagères. Pourtant elles sont de plus en plus régulières sur les deux dernières décennies (2010, 2013, 2015, 2019) dont deux fois en 2023. Surtout, elles avaient déjà lieu dans les années 1980 et 1990 avec notamment une manifestation de 100 000 agriculteurs à Paris en 1982. Déjà, la question des prix insuffisants était posée sans que le mode de production soit questionné par le pouvoir central qui est aujourd’hui ciblé par le blocage des autoroutes qui convergent vers Paris. La question des revenus des agriculteurs apparaît en vérité comme structurelle et inhérente à un modèle productiviste couplé à une mondialisation synonyme d'ouverture du marché agricole européen.



A qui la faute ?


Les manifestations qui ont visé les centrales d’achats rappellent que la filière agricole est fortement structurée selon une chaîne de production divisée en plusieurs acteurs. De la ferme à l'assiette, les acteurs de la production sont divisés en 3 : les agriculteurs parfois réunis en coopérative, les entreprises de l’agro-industrie et celles de la grande distribution qui s'incarnent à travers les supermarchés. La question des prix appelle celle des marges que font les acteurs intermédiaires, c’est-à-dire la part qui leur revient dans le prix total de vente du produit. En effet, chaque étape de transformation, de conditionnement ou de mise en vente du produit constitue des coûts supplémentaires devant être compensés pour assurer la rentabilité de l’entreprise. “Tous les acteurs de la filière sont concernés” affirmait le 30 janvier 2024 Dominique Schelcher, Directeur Général de Système U au micro de RMC. Alors que certains politiques et une partie des agriculteurs dénoncent les marges abusives pratiquées par l’agro-industrie et la grande distribution accusées de “gavage”, les acteurs visés se renvoient la patate chaude et pointent même l’abus de normes au niveau français comme européen.


Le principal problème pointé par les agriculteurs dans le cadre de la rémunération est le prix d’achat trop faible pratiqué par l’agro-industrie puisque celui-ci tend à être inférieur au coût de production des matières vendues ce qui empêche les agriculteurs de garantir la rentabilité de leurs exploitations. Le chiffre de 350€ de revenus par mois pour 50% des agriculteurs annoncé par la Coordination Rurale (1) s’explique ainsi en partie par ce coût de revient insuffisant. De plus, l'Institut de l'élevage montre dans une étude réalisée par l’Agreste-RICA (2) que le coût de production de 1000 litres de lait s’élève à 528 euros tandis que le prix de vente est de 442 €. Cet écart provient de la place centrale que joue l’agro-industrie dans la chaîne de production. C’est, pour l'exemple du lait, les laiteries qui collectent, conditionnent et transforment le lait pour ensuite diffuser des produits laitiers sur le marché. Ce qui explique d’ailleurs que sur les 76 centimes payés par le consommateur pour un litre de lait en magasin, 30 centimes reviennent à la laiterie, 10 au magasin distributeur et seulement 27 pour l’agriculteur. En 2021 85,9 % des ventes de produits laitiers sont consacrées à des produits transformés (Source : CNIEL) ce qui conforte les laiteries dans leur place d’intermédiaire indispensable de la chaîne de production.


L’exemple qui illustre le mieux cette place de choix est le groupe Lactalis. Leader mondial des produits laitiers, ce fleuron français de plus de 85 000 employés dispose d’un quasi monopole sur la collecte et la transformation du lait en France. En effet un décret de 2010 met fin aux quotas laitiers jugés comme étant la cause de ces prix trop faibles. Cependant, il met également fin à une négociation interprofessionnelle du prix du lait laissant une liberté totale aux acteurs les plus puissants pour décider du prix d’achat. C’est pourquoi l’entreprise est accusée par une partie des producteurs de tirer les prix d’achat vers le bas. D’ailleurs, la récente proposition du groupe à l’Unell, qui regroupe 4000 producteurs laitiers, de porter le prix d’achat de la tonne de lait à 420€ à été refusée par l’organisation de producteurs ; les producteurs demandent, eux, une hausse à 440€ la tonne. In fine ce sont ironiquement les agriculteurs qui transforment leur lait et diversifient leurs productions par la vente en directe de yaourts, crèmes ou encore de glaces qui trouvent des compléments de revenus et s’en sortent le mieux.



Quelles ambitions politiques ?


La question des revenus des agriculteurs est une problématique ancienne et latente. La nouvelle crise que traversent les agriculteurs a remis en lumière le fait qu’un traitement politique important a été porté pour régler ce problème mais que les résultats escomptés n’ont pas fait leur apparition. En effet dès la fin de l’année 2018 la Loi EGalim est votée par l’Assemblée Nationale puis promulguée à la suite des États généraux de l'alimentation qui se sont tenus en 2017. Cette loi EGalim se décompose en vérité en 3 lois succinctes permettant une réforme de la filière agricole à moyen comme à long terme permettant au secteur de s’adapter dans le temps. Elle est annoncée comme “une avancée importante pour une meilleure répartition de la valeur le long de la chaîne agro-alimentaire”(3) par le ministère de l’Agriculture. Elle vise en effet à assurer une alimentation saine et durable pour la population et une rémunération plus juste des éleveurs. Ces lignes directrices s’accompagnent d’objectifs concrets tels que celui de 50% “d'alimentation qualité” dans les restaurations collectives afin d’ouvrir des marchés pour les éleveurs privilégiant le bio et les labels de qualité. Néanmoins, cet objectif, porté à l’horizon 2022, n’est pas encore rempli. Bien que la fixation du prix des produits agricoles soit de nouveau portée par des négociations interprofessionnelles elle l’est selon des indicateurs relatifs au coût de production et des conditions relativement floues pour les acteurs. De même, si la renégociation du prix d’achat entre les acteurs pour l’année suivante fixée au 1er mars vise à éviter un nivellement des prix par le bas par la grande distribution, le manque de contrôle des pouvoirs publics dans la mise en place de ces mesures explique l’absence de progression dans les objectifs définis et dans la résolution de la crise agricole. Par ailleurs, l’annonce de la mise en pause et de la redéfinition du Plan Ecophyto (4) censé réduire de moitié l'utilisation de pesticides d’ici 2050 couplée à l’extension de 10 ans de l'autorisation du glyphosate à l'échelle européenne votée par le gouvernement montrent la volonté de maintien du modèle productiviste actuel.


Les caractéristiques du modèle de production agricole de demain sont donc des enjeux politiques majeurs, opposants une vision devenue classique; celle d’une production toujours plus importante et ce par tous les moyens, à une vision portant une production plus qualitative avant d’être plus quantitative et surtout plus juste envers les producteurs. Cet enjeu de l’agriculture s’inscrit dans celui de la ruralité de demain. Des conflits émergent entre les urbains venant s’installer à la campagne pour profiter de ses avantages sans pour autant supporter les désagréments des activités économiques qui s’y trouvent et des ruraux qui voient leurs modes de vie remis en cause sur ce qu’ils considèrent comme leurs propres terres.


Cet enjeux politique s’illustre dans les échéances électorales, notamment celles européennes de juin 2024. Willy Schraen a ainsi annoncé sa candidature le 5 décembre 2023 sur le plateau de C à Vous (France 5) comme tête de liste d’Alliance rurale. Le président de la Fédération Nationale de la chasse se présente non pas comme tel mais comme un défenseur de la ruralité et dénonce le surplus de normes européennes et les injonctions de Bruxelles en faveur de la transition écologique qui seraient déconnectées de la situation actuelle de nombreux ruraux, éloignés des services publics comme des emplois ; sans pour autant viser les politiques menées par le gouvernement dont il aurait le soutien à défaut de l’investiture officielle. C’est donc une ruralité plutôt conservatrice qui serait défendue. Mais là encore, face à un terme aussi large et englobant qu’est celui de “ruralité”, difficile de prétendre pouvoir représenter tous ceux qui se trouvent inclus dedans.



Sacha Bazire-Mesnildrey



SOURCES :


(1) Rémunération : chacun a bien sa part du gâteau... ou presque !, Coordination rurale, Octobre 2018


(2) Prix de revient du lait de vache - RICA, Christophe Perrot (Institut de l'Elevage), le 09 mai 2023 https://idele.fr/detail-article/prix-de-revient-du-lait-de-vache-rica


(3) EGalim 1 : ce que contient la loi Agriculture et Alimentation, Ministère de l’Agriculture et de la souveraineté alimentaire, le 11 février 2019


(4) Le plan Ecophyto, qu’est-ce que c’est ?, Ministère de l’Agriculture et de la souveraineté alimentaire, le 7 février 2022

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