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Guerre de l'eau à Sainte-Soline : témoignage



Voici trois jours que je suis rentré de Sainte-Soline. Trois jours que je vois tourner les images de ce week-end en boucle sur les réseaux sociaux, trois jours que je m’inquiète pour ces deux personnes à la frontière de la mort, trois jours que j’enrage contre les mensonges de ce gouvernement meurtrier.


Le samedi 25 mars, je me suis levé à 6h pour rejoindre le groupe d’ami.es avec qui j’avais prévu de me rendre à la mobilisation de Sainte-Soline pour montrer notre désaccord avec ce projet de « méga-bassines », complètement incohérent et criminel pour les générations futures. Sur la route, nous nous répétions les comportements à adopter en cas de garde à vue, et tentions de nous rassurer. Sur la route, une angoisse sourde voyageait avec nous. J’envoyais un dernier message à mes parents où je leur disais que je les aimais, craignant de finir à garde à vue. Rétrospectivement, je prends conscience que ces quelques caractères auraient pu être le dernier témoignage de mon amour pour eux.


Une fois arrivé.es au camp, l’adrénaline commençait à prendre le pas sur le stress et nous étions paradoxalement heureux de découvrir le nombre de personnes présentes pour la même chose que nous, des élus en écharpe aux blocs radicaux arborant masques noirs et boucliers de fortune.

À 11h, la masse que nous formions se divisa en trois cortèges, les Caïmans, les Loutres et les Anguilles pour se diriger vers le site. Notre cortège des Loutres progressait d’un bon pas, des camarades vêtu.es de noir et équipé.es bien plus lourdement que nous nous entouraient. La marche était dynamique mais transpirait l’attente qui précède une confrontation, que nous redoutions violente. Une pause nous appris que l’ensemble des forces du désordre, 3 200 personnes, était massé autour de la bassine et pas sur notre chemin.

Après une heure et demie de marche, notre cortège s’étendit sur une route de campagne, faisant resplendir notre nombre et notre détermination. On nous annonçait alors 7 000 personnes dans notre groupe et 25 000 en tout. Notre traversée des derniers champs fut ponctuée, après la rencontre d’un groupe de cervidés, du slogan improvisé de « Les chevreuils avec nous ! ». C’était aussi pour eux qu’on était là.

Aux alentours de 12h45, notre cortège aperçu enfin le monticule terreux de la bassine, encerclé d’un cordon bleu marine de camions de gendarmes. Sur notre gauche et notre droite, les autres cortèges convergeaient. Nous étions une foule immense et magnifique, ici pour s’opposer contre un projet funeste et défendre le vivant.

Alors que tous les cortèges arrivaient progressivement, les camarades les plus déterminé.es s’avançaient déjà au plus près de la ligne de camions, bravant les fumées des gaz lacrymogènes que les militaires avaient déjà envoyé depuis de longues minutes. Notre groupe n’avait pas l’intention ni l’équipement d’aller en première ligne. Nous nous approchions alors prudemment, à approximativement 250 ou 300m du cordon policier.

Mais ces distances étaient vaines face au déchainement de violence qui prit bientôt place devant cette méga-bassine. Les forces du désordre arrosaient le site de gaz lacrymogène, que le vent repoussait heureusement vers elles, et si les affrontements les plus violents se déroulaient en première ligne, les cocktails molotov répondant aux grenades assourdissantes, l’ensemble des personnes présentes dans un rayon de 300m étaient en danger. En effet, nous entendîmes rapidement les premières détonations de grenades explosives, les GM2L, armes comprenant des explosifs et classifiées comme « matériel de guerre », pouvant occasionner des lésions auditives irréversibles et des blessures bien plus graves. 4 000 grenades de ce type furent expédiées en 2h.

Sous adrénaline, notre groupe s’organisait pour rester ensemble et éviter les projectiles, grâce à T. qui joua à merveille son rôle d’observateur, prévenant lorsqu’une lacrymo ou une GM2L arrivait dans notre direction. Les détonations ne s’arrêtaient pas, et alors que nous nous étions rapprochés de quelques mètres avec T., nous eûmes tout juste le temps de reculer en courant, une grenade GM2L explosant à environ 6m de nous.

Au bout d’une demi-heure d’affrontements, des militants des blocs vinrent vers la base arrière que nous formions pour nous demander de ramasser des cailloux pour les premières lignes, qui arrivaient à court de projectiles. Des dizaines de personnes se mirent à l’ouvrage avec application pour pouvoir fournir les camarades. Nous rejouions alors un David contre Goliath collectif, les cailloux et les boucliers de PVC luttant contre les matraques et les GM2L.


Mais ce jour, David n’allait pas sortir indemne, malgré toute la justesse de son combat. En effet, alors que notre groupe s’affairait à fournir les blocs, un médic héla la foule, demandant de l’aide pour déplacer une personne blessée. Notre groupe s’élança et nous firent cercle autour de la personne pour protéger son anonymat. Nous venions de la soulever lorsque la cavalerie débarqua en trombe : une vingtaine de quads de police venait d’apparaitre au bout du champ. Sorte de voltigeurs tout terrain, ces militaires prirent le groupe de manifestant.es à revers, bombardant de gaz lacrymo et de LBD40, dans des dispositions qui leur interdisait toute précision ou tir réglementaire. L’ensemble des manifestant.es fut donc repoussé vers le champ de colza mitoyen du site. Notre groupe, toujours occupé à accompagner la blessée s’enfonça donc dans les plantations, tentant de contourner la charge des cowboys, qui continuaient de tirer dans notre direction malgré nos mains levées marquant notre inoffensivité. Nous marchions, précédant les médics, je m’appliquai à écraser le mieux possible les plants pour leur dégager la voie, notamment pour la personne qui se chargeait de

maintenir la nuque de la blessée tout en marchant à reculons, et ce pendant des dizaines de

mètres.


Au bout de quelques minutes, je me tournai vers le groupe et vit la blessée que nous transportions. Je découvris un visage jeune, à peine plus âgé que moi, inconscient, la bouche ensanglanté et les dents abimées. Je n’oublierai jamais ce visage. À ce moment précis, je ressentis une rage immense. Jamais je n’avais ressenti une telle émotion et à une telle intensité. Ce n’était pas de la haine, mais une rage et une colère profondes contre ce système qui venait, en quelques secondes, de détruire la vie d’une jeune personne et, plus largement, celles de plus de 200 personnes ce jour-là. Je n’avais pas le temps pour les larmes, mais j’ai clairement ressenti une cassure en moi. Ma poitrine était habitée par un mélange de tristesse, de rage et d’envie de hurler toute la douleur que je percevais autour de moi. Je suis sorti indemne physiquement de cette journée, mais je ne serai plus le même intérieurement. Les manifestations joyeuses et bon enfant étaient loin derrière moi, j’étais à ce moment sur une scène de guerre, où nous étions tous.tes en danger, même à 300m de la ligne de front.

Aux alentours de 14h15, le signal d’une pause fut donné. Sandwichs et messages aux proches, oui nous allions tous bien, oui c’était chaud. Chaque dizaine de minutes voyait passer son lot de blessé.es. Qui à la jambe immobilisée transporté par quatre personnes, qui boitant, le mollet bandé, qui transporté sur un brancard, le visage bandé et ensanglanté. Nous applaudissions les médics lorsqu’iels revenaient. Sans elles et eux, les médias auraient peut- être déjà titré sur la mort d’un.e manifestant.e.


Moins d’une heure après, les manifestant.es se massèrent de nouveau aux abords de la bassine, qui n’est en ce moment qu’un simple trou de terre. Les affrontements recommencèrent, et nous prévoyions que tout allait reprendre de plus belle. C’était sans compter le changement de niveau des forces du désordre. Exit les lacrymos, chaque détonation était celle d’une GM2L, et presque chacune d’elle était suivie des cris de « Médics ! Médics ! ». Le bilan s’alourdissait.

Peu de temps après, une voix retentit au mégaphone : il y’avait trop de blessé.es, les médics n’arrivaient plus à soigner et évacuer tout le monde, il fallait donc se replier pour éviter plus de blessures. Le signal de repli et de retour à la base fut lancé. Nous en avions pour une heure et demie de marche retour, où se mêlaient lassitude, sentiment d’avoir participé à quelque chose d’important et colère.

Nous reculions, non pas car il se faisait tard ou que nous avions atteint un objectif. Nous reculions car il y’avait trop de blessé.es. Nous reculions car la stratégie de destruction du ministère de l’intérieur avait fonctionné, les chaires de nos camarades étaient désormais marquées du sceau de l’infamie étatique, les éclats de grenades ayant mordu les tissus et brisé les articulations. Nous venions d’assister à un déchainement de violence digne d’un État autoritaire. Délégitimé sur tous les fronts, ce gouvernement avait sorti l’artillerie lourde de la structure étatique pour conserver son pouvoir, n’hésitant pas détruire les vies de celles et ceux qu’il est supposé protéger.

Je vous épargne la description du contrôle de police, qui n’a fait qu’attiser la colère déjà intense qui m’habitait.


À l’heure où j’écris ces lignes, un reste de grenade GM2L est posé dans ma chambre et je n’ai pas nettoyé mes chaussures, encore pleine de terre de Sainte-Soline. Je retarde le moment où je retirerai ce témoin de la journée que j’ai vécu à cet endroit.

Et pourtant, je n’ai besoin d’aucun objet pour me remémorer les bruits d’explosion, les cris appelant les médics, l’odeur des lacrymogènes ou le visage de cette jeune femme en sang.

L’État a abimé ou détruit les vies de centaines de personnes et choqué des milliers d’autres. Je ne l’oublierai jamais. Je n’étais même pas en première ligne, je me trouvais à plusieurs centaines de mètres, mais j’aurais pu finir de la même manière que celles et ceux qu’on a évacué. Ç’aurait pu être moi, ç’aurait pu être mon frère ou ma sœur, ç’aurait pu être des gens que j’aime. Je ne pourrai plus jamais donner aucune légitimité à ce système qui non content d’hypothéquer les conditions de vie des générations futures, s’arroge le droit de se saisir de celles des générations présentes.

Je ne pourrai plus jamais rester les bras croisés. Nous nous battons pour la vie alors qu’ils se battent pour conserver un système déjà mort. Maman, Papa, je sais que vous n’aimez pas ça, mais je serai dans la rue toutes les fois que cela sera nécessaire. Jamais de ma vie je ne m’arrêterai de me battre car j’ai le sentiment de le faire pour une cause juste. C’est pour nos enfants que nous faisons cela. Et s’il faut retourner à Sainte-Soline, je le ferai. Avec la rage au ventre, les larmes aux yeux et l’envie d’abattre ce système qui met en péril tout ce qui est beau dans ce monde.

No bassaran.


Noé Morel

29 mars 2023


Photo : Noé Morel


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