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INTERVIEW - 3 questions à Alain Darré sur la guerre en Ukraine



Le 24 février 2022, la guerre en Ukraine est entamée par l’invasion d’une partie du territoire ukrainien par l’armée russe. Ce conflit que l’on imaginait ne durer que quelques semaines voire simplement quelques jours, perdure toujours aujourd'hui. Et près d’un après le début du conflit, Alain Darré, Maître de conférence en science politique à Rennes 1 et professeur d’analyse politiques des conflits internationaux, a accepté pour l’Arespublica, de retracer brièvement l’histoire d’un conflit plus vieux qu’on ne le pense, et d’interpréter les retentissements mondiaux de l’invasion de 2022.



Le point histoire : Comment en est-on arrivé à l’affrontement direct entre Moscou et Kiev ?


Si l’on s’en tient au vingtième siècle on peut identifier trois moments clés et un enchaînement de faits :


On peut d’abord remonter à 1917 et la déclaration d’indépendance de l’Ukraine. Cela constitue un acte juridique qui ne sera guère suivi d’effet puisque assez rapidement l’Ukraine deviendra une République socialiste au sein de l’URSS. C’est néanmoins une sorte d’acte symbolique fondateur.


Il nous faut ensuite souligner l’importance de « l'Holodomor » durant les années 30, récemment reconnu comme un génocide par le parlement européen et qui a conduit à la mort d’entre 2,5 et 5 millions d’Ukrainiens. C’est bien sûr un événement traumatique fort mais c’est aussi à partir de là que le pouvoir soviétique commence à être perçu comme hostile, ancrant ainsi dans la mémoire collective ukrainienne quelque chose qui est de l’ordre du conflit et de la menace.

Le troisième évènement qui mérite d’être évoqué renvoie à la seconde guerre mondiale où après la rupture du pacte germano-soviétique, une partie des ukrainiens vont se rapprocher des nazis. Cette proximité relative est discutée et il n’est pas aisé de dire si elle relève d’une réelle adhésion idéologique ou d’un simple moyen indirect de lutter contre Moscou.


Comment à partir de ce sédiment historique les évènements vont-ils s’enchaîner ?


De manière tendancielle, après 1945 et jusqu’à l’effondrement de l’URSS, la soviétisation de l’Ukraine est à l’œuvre et Khrouchtchev « offrira » même la Crimée à la République soviétique d’Ukraine. La chute du Mur permettra à Kiev de renouer avec l’indépendance mais au début des années 90, le pays reste ancré à l’Est et conserve une certaine proximité avec la Russie. C’est à partir des années 2000 que l’histoire politique de l’Ukraine oscille dans un mouvement de balancier entre l’attraction de l’Europe à l’ouest et l'attraction de la Russie à l’est. Peu à peu s’affirme néanmoins une certaine proximité avec l’identité européenne et son modèle démocratique. Cette évolution n’a pas manqué de nourrir les inquiétudes du kremlin. En 2004, l'élection d’un président pro Russe au premier tour (Viktor Ianoukovitch) donne le sentiment à une partie de la population qu’une fraude électorale est à l’origine de cette victoire. Les manifestations vont se multiplier et s’amplifier, aux couleurs du parti pro-européen (orange), parti dont le leader (Viktor Iouchtchenko sera finalement élu au second tour en 2005. On a qualifié cet épisode de « révolution orange ». La Russie y verra une menace dans son « étranger proche » dans un contexte géopolitique où se multiplient les acceptations aux demandes d’adhésion à l’OTAN (Pays baltes, Bulgarie, Roumanie, Slovénie, Slovaquie puis Albanie, Croatie). Les tensions entre l’Ukraine et la Russie vont alors s’accroître notamment autour du gaz (l’Ukraine est très dépendante du fournisseur russe) et du projet d’intégration économique initié par l’UE (partenariat oriental) à destination d’anciens pays du bloc soviétique, dont l’Ukraine. Moscou créera en retour une union douanière ayant la même vocation. En 2010, Ianoukovitch revient au pouvoir en Ukraine. Il organise le rapprochement avec la Russie mais des manifestations se multiplient et c’est une véritable partition idéologique du pays qui se crée entre l’ouest et le nord pro européen et le sud et l’est qui restent pro Russe. Le 20 février 2014, la contestation prend de l’ampleur et plus de 100 personnes sont tuées par la police à Kiev en deux mois. Le président se réfugie en Russie. La spirale du conflit à venir est dès lors enclenchée.


Cela commence par une réaction en Crimée ukrainienne : des séparatistes soutenus et financés par Moscou proclament leur rattachement à la Russie le 16 mars 2014, et le décret de rattachement est rapidement signé par Poutine : c’est le début d’un point de non retour car cela constitue une annexion militaire. La crise s’internationalise : les USA et l’UE mettent en place des sanctions, qui ont peu d’effets sinon d’encourager les logiques sécessionnistes au Donbass qui reproduisent le même schéma qu’en Crimée. Naît donc la guerre du Donbass entre Kiev et les séparatistes soutenus par les forces russes. Ce conflit conduira aux accords de Minsk de septembre 2014 et février 2015, jamais réellement appliqués. En 2019, Zelensky est élu président alors que la guerre du Donbass se poursuit jusqu’au 21 février 2022, jour où Poutine reconnaît l’indépendance des deux républiques autoproclamées de Lougansk et Donetsk dans le Donbass, avant l’invasion du territoire entier le 24 février 2022.


Ainsi est posée la « carte mentale » et factuelle du duel. La guerre exprime la revanche de la Russie sur l’effondrement de son Empire et le ressentiment qu’il a suscité. Zbigniew Brzezinski (conseiller à la sécurité nationale américaine de 1977 à 1981) affirmait que le jour où la Russie n’aurait plus l'Ukraine, elle cesserait d’être un empire. Poutine est adossé à une vision assez paranoïaque. Il a compris qu’il ne pourrait pas reconstituer l’univers soviétique. Il semble plutôt vouloir unifier ce qu’il considère comme le monde russe mais la guerre qu’il mène est probablement la meilleure fossoyeuse de ses ambitions.




Le point géopolitique : Comment la guerre change-t-elle l’Europe ?


On peut relever quatre types de changements induits par ce conflit :


La guerre acte le « retour du tragique en Europe » pour reprendre la formule d’Emmanuel Macron même si le conflit en ex Yougoslavie (1991-2001) reste dans les esprits. La guerre semblait s’être éloignée, elle est désormais là, à nos portes et sur tous les écrans. Un élément important me semble devoir être précisé, c’est qu’il ne s’agit plus là de violences intestines, d’une guerre interne circonscrite aux frontières d’un État mais bien de l’invasion d’un pays par un autre pays, et pas n’importe lequel, la Russie, réactivant de la sorte la menace du « péril rouge ».


Le second élément est que la guerre a révélé l’urgence et la nécessité qu’il y a pour l’Europe à se penser collectivement et à dépasser les visions stato-centrées. Ces dernières sont toujours présentes mais alors que Poutine imaginait une fracturation des solidarités intra-européennes, c’est l’inverse qui s’est produit. La guerre nous soude à ce jour plus qu’elle ne nous divise. Le désir d’Europe en sort renforcé comme en témoigne l’accélération des négociations d’adhésion (Ukraine mais aussi Macédoine du nord, Albanie, Moldavie, Bosnie…). Le resserrement de l’alliance atlantique et la multiplication/accélération des demandes d’adhésion (Finlande, Suède, Bosnie, Géorgie, Ukraine) vont dans le même sens alors même que l’OTAN et le lien atlantiste paraissait fragilisé. On se rappelle de la formule du président français prononcée en novembre 2019 sur « la mort cérébrale » de l’OTAN.


Ma troisième remarque serait que la guerre a aussi conduit à redimensionner à la hausse l’ensemble des budgets de défense des pays européens, notamment de l’Allemagne qui était en retrait du fait de son histoire et qui affirme aujourd’hui sa volonté de moderniser son armée.


Enfin, la guerre, dont l’issue demeure incertaine me paraît questionner la nature du partenariat imaginable entre l’UE et la Russie. Ce conflit de haute intensité éloigne radicalement l’ idée d’une Russie arrimée à l’Europe, approche qui avait au sein de l’UE les faveurs de l’Allemagne, la France ou l’Italie face à des pays beaucoup plus méfiants (Pologne, République tchèque, pays baltes..)




Le point stratégique : “Assistons-nous au retour de la guerre froide ?”


Cette question appellerait des développements complexes.


Évoquer un éventuel retour de la guerre froide suppose d’abord que nous qualifions ce que fut la guerre froide.

La formule de guerre froide a été forgée en 1945 par Georges Orwell puis popularisée par le journaliste américain Walter Lippmann afin de désigner une conflictualité se distinguant des affrontements traditionnels. C'était un conflit entre deux superpuissances nucléaires (USA / URSS) s’appuyant chacune sur des réseaux d’alliances qui structuraient la scène internationale en deux blocs centraux. La guerre froide était aussi un conflit multidimensionnel qui prenait des formes politiques et idéologiques, économiques, militaires, voire même culturelles : communisme contre la démocratie libérale, économie planifiée contre économie de marché, l’OTAN contre pacte de Varsovie. Mais toujours en évitant l’affrontement direct ! La guerre froide était aussi caractérisée par le fait que ce conflit était durable, alternant phases de tensions et de détentes et qu’il structurait l’ordre international dans une quête d’équilibre aux dimensions planétaires.


On peut aisément retrouver dans le conflit Russie/Ukraine actuel quelques similitudes avec la guerre froide mais je ne souscrirais pas spontanément à la thèse qui verrait dans les tensions actuelles une répétition de celle-ci. D’une manière générale il faut se départir de la tentation facile de voir dans les évènements présents la résurgence du passé. De même il convient de s’éloigner de celle qui nous amènerait à lire le passé avec les yeux du présent.


Le contexte à changé : nous ne sommes plus dans un monde bipolaire mais dans un monde globalisé marqué par la multipolarité. Comparativement à la guerre froide, la spatialité de l’antagonisme actuel s’est diversifiée et transformée, de même en termes d’acteurs engagés (publics/privés). La guerre elle-même s’est métamorphosée notamment du point de vue de ses dimensions technologiques (information, cyber, imagerie satellitaire). La guerre en Ukraine marque en fait la fin de l’après guerre froide, qui s’est ouvert en 1989. C’est aussi le retour des blocs mais avec une ligne de partage qui est 2000 km plus à l’est qu’elle ne l’était à la fin du vingtième siècle et élargie sur un mode différent à une autre confrontation plus soft avec la Chine. Cette guerre « coloniale » de haute intensité à l’ombre de la menace nucléaire marque un changement majeur non exempt de risque d’escalade. Les USA et l’UE se trouvent engagés dans une dangereuse politique d’endiguement à l’égard de la Russie.



Interview réalisé le 3 février 2023

Malo Lazé Cadieu et Elouan Tanguy

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