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Interview de Guillaume Meurice




Guillaume Meurice est un humoriste et chroniqueur chez France Inter. Connu pour ses micro-

trottoirs et ses répliques cinglantes, il est également auteur de plusieurs livres et essais. Autour d’un café, nous avons eu le plaisir d’échanger avec lui sur son métier et l’état du monde politique, entre autres choses. Rencontre avec un « sociologue de trottoir » :


Guillaume, peux-tu te présenter et présenter ton métier ?


Alors ! J’ai avant tout une formation de théâtre, donc on va dire qu’à la base je suis plutôt comédien-humoriste sur scène, et puis après la radio est arrivée, donc je suis devenue comédien-humoriste-chroniqueur sur France Inter. Après j’ai eu l’occasion d’écrire des livres, j’aime bien avant tout l’écriture, que j’explore un peu sous toutes les formes. Aujourd’hui je fais aussi des bouquins, des podcasts, j’ai plein de secteurs d’activités. Mais ce qui peut relier tout ça je dirais que c’est quand même l’écriture.


Comment t’es venu le format du micro-trottoir ?


C’est arrivé en plusieurs étapes. Je viens de Franche-Comté à la base, alors quand je suis arrivé à Paris je n’y connaissais rien, mes parents n’étaient pas du tout dans ce milieu, donc j’ai fait le cours Florent parce que c’est ce que je voyais à la télé. J’ai fais des petits boulots à côté. J’étais un peu le rigolo de la classe, j’ai commencé à écrire des textes et à les tester sur scène, dans les Comedy Club, qui s’appelaient des scènes ouvertes à l’époque. Petit à petit ça a commencé à bien marcher, j’ai commencé à faire des festivals un peu partout. Et puis France Inter a entendu parler de moi, ils faisaient un casting de plein d’humoristes pour renouveler les voix de l’antenne, et ils montaient une nouvelle émission. J’y ai participé, le même jour que Pierre-Emmanuel Barré et Alex Vizorek [également humoristes et chroniqueurs, ndlr]. Donc on a fait l’émission, c’était le 11h-12h30 de l’époque, et après France Inter a proposé à Charline Vanhoenacker et Alex Vizorek de monter une émission à eux tous les jours à 17h, et c’est Alex Vizorek qui a eu l’idée de me donner un micro, de m’envoyer dans les rues, à l’Assemblée, et d’aller emmerder les gens, parce qu’il savait que j’aimais bien ça, j’avais déjà fait quelques vidéos sous forme de caméra cachée pour faire la promo de mes spectacles. Donc l’idée de la forme de ma chronique actuelle ce n’est pas du tout de moi, c’est Alex Vizorek.

A la base je ne savais pas vraiment si ça pouvait fonctionner, mais j’ai fait quelques maquettes

notamment à Paris plage et ça m’a plu directement, j’ai trouvé ça très drôle.


Est-ce que tu abordes directement les gens dans la rue avec ton micro, ou bien tu discutes avant avec eux?


Je les aborde directement mais micro éteint, j’y tiens, je ne cours pas après les gens, hormis avec les politiques que je soupçonne de vouloir me fuir. Je demande toujours « est-ce que vous avez deux minutes ? Je fais telle thématique ». Si ils sont d’accord j’allume le micro, ils savent qu’ils sont enregistrés, je ne fais jamais de micro caché. Je l’ai fait une fois, c’était sur un site qui s’appelait IVG.net, qui se faisait passer pour un organisme de renseignement sur l’IVG, mais qui était en fait tenu par des énormes cathos intégristes, donc je les ai appelés et je me suis fait passer pour un mec dont la copine voulait avorter. C’est la seule fois où j’ai enfreint ma règle.


As-tu, en tout cas au début, eu du mal à aborder les gens ? Par timidité, ou bien après un événement tragique comme les attentats du Bataclan par exemple ?*


Ça c’est la chronique la plus difficile que j’ai faite, je ne pensais même pas que j’allais y arriver.

Charline m’avait dit « ce n’est pas grave, on n’est pas obligés de se marrer tous les jours ». Je suis allé place de la République, les gens mettaient des fleurs et des bougies devant la statue de Marianne, tout le monde pleurait, et moi j’étais là, je me disais « ok donc là je dois faire des

blagues ? ». Je me suis posé à une terrasse, et j’ai vu qu’en fait la vie continuait. Les gens buvaient des cafés et puis après ils allaient au boulot, je me suis dit que ça faisait un bon angle, la nouvelle résistance, c’est ceux qui boivent des cafés en terrasse.

Cette chronique marche parce qu’on est en bande autour de la table, qu’on se connaît bien, qu’on se fait confiance, qu’on s’apprécie. Si tu fais la même chronique en face de 5 personnes qui ne rigolent pas, je pense que ça devient une chronique de mauvais goût.


J’ai de la compassion pour Charline Vanhoenacker [animatrice de l’émission Le Grand Dimanche Soir, anciennement Par Jupiter et C’est encore nous ! ndlr] quand elle fait des blagues aux personnalités politiques et que ça ne rigole franchement pas en face...


C’est dur des fois ! Quand tu fais des vannes face aux politiques, t’essaies pas de les faire rire, tu essaies de faire rire les gens qui écoutent, c’est moins un problème.

Pour ce qui est de la timidité, je suis un ancien timide, plutôt quand j’étais petit, à partir du collège j’ai compris qu’il fallait s’imposer, je suis devenu moins timide. Donc non ça n’a jamais été un soucis d’aller au contact des gens. Au contraire, même, j’aime bien discuter avec les gens. Là on me paye pour ça !

Je remarque qu’à Paris les gens sont beaucoup plus fuyants, mais parce qu’ils sont plus sollicités.


Tu arrives toujours à trouver des sujets, à faire des blagues même dans les mauvais jours ?


Le fait de faire des blagues me met dans un bon mood. On est tous comme ça, dans l’émission. On parlait du Bataclan tout à l’heure, les premiers réflexes qu’on a eu après s’être assurés que tout le monde allait bien, c’est de s’envoyer des blagues. C’est une sorte de défense, c’est un réflexe. Après, il y a des sujets qui sont plus difficiles que les autres parce qu’ils sont moins drôles. Par exemple les sujets économiques, c’est plus difficile, parce que c’est assez technique. L’humour, il faut que ça aille vite, c’est pour ça que les clichés perdurent, il faut que les gens aient des références communes. Sur les thématiques économiques, si il faut d’abord expliquer une notion d’économie, on perd un peu en rythme sur la chronique. Mais j’en fais quand même, on doit taper large pour trouver des sujets de chronique, et puis je trouve ça quand même intéressant.


Tu penses que toi, ou en tout cas l’humour politique a un certain poids dans l’opinion publique, que tu influences les gens ?


J’aimerais bien ahah, mais bon je dis souvent que si j’avais eu un poids, le second tour des élections présidentielles ça aurait été Poutou contre Mélenchon ! C’est impossible à quantifier. Dans notre société, tout le monde s’influence les uns les autres, on a une large audience mais je ne sais pas si ça fait changer d’avis les gens. Je ne sais même pas si j’ai envie que ça fasse changer d’avis les gens. J’aime bien leur mettre le doute, questionner leurs certitudes, si je peux déjà leur servir à ça c’est cool, et puis donner des billes, des arguments, des réparties à des gens qui se retrouvent dans des situations avec leur patron, leur tonton raciste à Noël, ce genre de choses. Je viens de sortir un petit bouquin là, sur le végétarisme, et j’ai essayé de faire ça aussi, de donner aux gens de la répartie, des arguments.


On te reconnaît quand même, tu as une certaine notoriété, ça doit jouer non ?


C’est le « gauchistan » qui me connaît ! C’est pas mal des niches aujourd’hui, particulièrement chez les humoristes, et les gens qui me connaissent sont persuadés que tout le monde me connaît, que je suis une énorme star, alors que pas du tout. A l’inverse, les gens qui ne me connaissent pas n’ont jamais entendu parler de moi. Mais je trouve que c’est bien, chacun a son style, ça ne me dérange pas trop. Potentiellement, c’est fini les grosses vedettes de l’humour, comme Florence Foresti, Gad Elmaleh. On vit dans des bulles, mais je n’ai jamais considéré ça comme un problème.


L’humour globalement, tu penses que ça sert à quoi ?


Oula! Je dirais deux trucs. Déjà on en parlait un peu avant, ça permet de prendre du recul, de la distance, vis-à-vis du réel. Plus le réel est anxiogène, plus tu as besoin de te marrer, et d’avoir l’impression que le réel ne t’impressionne pas. Tu as l’impression de moins subir quand tu te marres. D’ailleurs il y a beaucoup d’humour dans les métiers durs, la médecine, tous les métiers un peu anxiogènes, hardcore, ils font pas mal de blagues pour détendre l’atmosphère. Et puis, l’humour politique, je trouve que ça permet de faire descendre de leur piédestal les politiques. Quand on tutoyait les ministres dans la Matinale [émission de France Inter, ndlr], qu’on leur fait des blagues, ce sont des humains qui se parlent, et j’aime bien ce côté horizontal que permet l’humour. Ça rejoint la première chose aussi, parce que ça permet de dire à l’autre « tu ne m’impressionnes pas ». Ce n’est pas parce qu’il y a marqué ministre sur ta carte de visite que tu m’impressionnes plus.


Tu écrivais dans ton livre « Les vraies gens »** que les sujets reviennent de manière cyclique dans les médias. Tu penses que c’est dû à quoi ?


Le cerveau humain ! Il est assez perméable, il a besoin d’aller vite, il n’est pas très efficace pour penser et raisonner. Il est fait pour survivre, alors il a plein de biais, par exemple le biais de confirmation : tu entends un truc avec lequel tu es à peu près d’accord, qui correspond à peu près à ta sociologie, tu pars là-dessus sans même le remettre en question. Tu ne te dis pas « Nan mais attend l’abbaya est-ce qu’on n’en aurait pas un peu rien à foutre, pourquoi le gars est en train de me parler de ça ? » et c’est ça qu’il faudrait combattre. C’est le développement de l’esprit critique qui le permettrait. A chaque fois que tu entends une info tu devrais avoir le réflexe de te demander ce que tu en penses vraiment. C’est fascinant hein, les éléments de langage. C’est pour ça que les politiques y passent autant de temps, qu’ils paient des cabinets de conseil pour fournir des éléments de langage. Quand j’ai commencé les interviews dans la rue, j’ai halluciné de retrouver les éléments de langage des ministres dans la bouche des gens,

comme s’ils venaient de l’inventer. Mais on ne peut pas leur en vouloir, c’est le cerveau humain. Il faudrait qu’on arrive à développer collectivement un esprit critique.

Il y a un autre problème aussi, c’est la structure économique. Les chaînes privées ont besoin de faire de l’audience pour perdurer. Un peu moins le service public, même si ça évolue défavorablement. Mais oui les chaînes privées ont besoin de faire de l’audience, donc elles vont aller vers ce qui est spectaculaire, donc les polémiques, les clashs, tous les sujets qui peuvent scotcher les gens devant leur télé. Plus ça s’engueule, mieux c’est.


Et quand justement les sujets reviennent régulièrement, tu es amené à parler plusieurs fois du même sujet, comment tu fais pour te renouveler ?


C’est ça qui est intéressant, c’est de trouver un angle différent. C’est ce qui est le plus passionnant à chercher dans une chronique. Tu te dis « Je vais parler de tel sujet... Bon à priori j’en ai déjà parlé quatre fois ! » Ça m’arrive de réécouter des chroniques que j’ai pu faire il y a 3 ou 4 ans pour creuser le sujet, l’aborder d’une autre manière. Les journalistes font ça, ou en tout cas devraient le faire un maximum.


Est-ce qu’il t’est arrivé de tomber sur des gens qui ne se sentaient pas forcément légitimes ou compétents à s’exprimer sur certains sujets (par exemple l’économie)?


Curieusement non ! Alors je ne sais pas si c’est très français, parce qu’on a tendance à dire que les Français ont un avis sur tout, mais moi ça ne me dérange pas. Tout le monde a un point de vue et tant mieux! Après qu’il soit bon ou pas bon, qu’il corresponde au réel ou pas, ça c’est autre chose. Il y a une phrase d’un humoriste qui s’appelle Didier Super que j’aime beaucoup, et qui dit « Il vaut mieux en rire que de s’en foutre. »

C’est très rare que les gens me disent qu’ils ne sentent pas compétents. On est en démocratie, on est sensé tous plus ou moins avoir un avis, puisqu’on vote pour des gens qui sont sensés nous représenter.

Ce que j’entends beaucoup à la limite c’est « De toute façon ça ne sert à rien, ils sont tous les

mêmes, ils se foutent de nous... », ce qui est une analyse pas déconnante finalement !


Dans le même sillage, est-ce que tu penses que la professionnalisation politique était une bonne chose ? D’un côté cela a permis à ceux qui n’avaient pas nécessairement les moyens de s’engager dans un mandat de pouvoir s’engager en politique. Mais d’un autre côté, ça semble avoir crée une fracture entre les élus, et les « vraies gens ».


La seule solution que je vois pour l’instant, c’est les conventions citoyennes pour sortir de là. Encore faut-il que bon... C’était une super bonne idée ! Mais d’ailleurs c’est drôle ce que ça a provoqué, et les résultats qu’il y a eu. Tu mets 150 personnes tirées au sort, qui connaissent pas forcément le sujet, le réchauffement climatique c’est quand même très technique, et il en sort des propositions qu’on a pu qualifier de radicales, alors que non ce sont des propositions nécessaires. Moi je ferais des conventions citoyennes sur tous les sujets de société. On l’a trouvé l’outil, il existe. J’en parle un peu dans mon bouquin, mais Macron il méprise tellement les gens qu’il s’est dit « de toute façon je vais réunir 150 personnes qui vont vouloir garder leur bagnole, leur 4x4, leurs habitudes à la con de peuple crasseux, et moi j’aurais juste à appliquer, et je dirais juste ‘oh bah non c’est les gens !’ » et il s’est retrouvé pris au piège dans son propre jeu.

La professionnalisation de la politique, ça donne des mecs même comme Mélenchon, qui ont

toujours vécu de la politique, qui ne veulent pas lâcher l’affaire. Tout ce qui est de l’ordre des

chapelles politiques, ou des gens qui veulent garder leur posture, c’est un poison.


Oui, surtout quand on voit que certains ont des casiers judiciaires. Pour des choses comme Miss France, il faut un casier judiciaire vierge, mais tu peux être Ministre de l’Intérieur et avoir des casseroles judiciaires.


C’est clair ! Moi j’imagine souvent qu’on est une télé réalité pour les extra-terrestres. Je suis sûr qu’ils nous regardent et qu’ils se disent « Mais ils sont vraiment débiles ! », on est vraiment les Anges de la télé-réalité des aliens.


Ce n’est pas difficile de faire des vannes devant ce genre de personnalités ? Gérald Darmanin par exemple, quand on sait ce qu’il lui est reproché.


On a fait une chronique devant Gérald Darmanin avec Charline. Lui il ne veut pas me parler. Il me dit « bonjour » mais il ne me parle pas. A l’époque il était ministre du budget, pas encore Ministre de l’Intérieur, donc il était moins sous le feu des projecteurs. C’était déjà un sale type mais on le savait moins. En plus le studio de la Matinale il est assez petit, on est assis en face. L’humour permet ça justement, de prendre une certaine distance avec les gens qu’on apprécie peu.


Quand tu interroges des politiques, est-ce que tu ressens une certaine distanciation ?


Ben non, parce qu’ils sont habiles, ils essaient de te faire croire qu’ils sont passionnés par les gens et qu’ils essaient de leur changer la vie en mieux, et que leurs intérêts particuliers n’ont rien à voir avec les décisions. Quand je les interroge, il y a un espèce de jeu rhétorique, parce que ce sont des gens dont c’est un peu la seule compétence. Les ministres ils peuvent passer de Ministre de l’agriculture à Ministre de la santé. Tu vois Bruno le Maire par exemple, il est meilleur écrivain que ministre [de l’économie, ndlr], parce qu’il est agrégé de lettres et pas d’économie !C’est plutôt un jeu donc. Moi je sais qu’ils me mènent en bateau, et eux savent que je sais qu’ils me mènent en bateau, donc c’est un jeu de rôles.

Souvent je leur coupe la parole, ça ils n’ont pas l’habitude, ça les déstabilise, parce que le jeu médiatique veut que les vrais journalistes posent une question, l’autre déroule, il se casse et il monte son sujet. J’en ai quelques-uns qui m’ont dit « Mais pourquoi vous me coupez la parole ? », je leur réponds « Ben parce que vous ne répondez pas à ma question ! ». Comme c’est moi qui ai le micro, ce ne sont pas eux qui ont le pouvoir. J’essaie aussi de préparer la deuxième ou la troisième question, parce que je sais à peu près ce qu’ils vont me répondre grâce aux éléments de langage sur lesquels ils s’appuient.


Tu te sens le bienvenu à l’Assemblée quand tu vas interroger des élus?


Ça dépend desquels . Honnêtement non, je me suis rarement senti « pas le bienvenu ». Il y en a qui ne veulent pas me parler, qui se barrent. Mais pas tous. Ils aiment bien jouer, en fait. Parfois ils se retrouvent pris au piège dans leurs propres conneries. J’avais une interview par exemple d’Édouard Philippe [maire du Havre, Premier Ministre de 2017 à 2020, ndlr], qui m’a dit « Vous je vous connais, c’est vous qui interrogez les gens jusqu’à ce qu’ils disent des conneries et après vous ne gardez que les conneries ». Donc je l’ai interrogé, et à un moment il a sorti une connerie, et il m’a fait « J’ai dit une connerie là, vous allez la garder ?» Et oui je l’ai gardée ahah. Tu sentais qu’il y avait une espèce de truc, de « allez jouons quoi ! » Après je pense que c’est parce que je ne suis pas Elise Lucet [journaliste d’investigation, ndlr], il n’y a pas un grand enjeu. Ils n’ont pas grand-chose à craindre de moi.


Tes chroniques ont quand même un certain rayonnement.


En vrai ils aiment bien qu’on parle d’eux. Tu vois à l’époque des Guignols de l’Info, ils adoraient avoir leur marionnette. Toutes proportions gardées hein, je n’ai pas la même couverture médiatique que les Guignols de l’Info à l’époque, mais c’est un peu de cet ordre-là. D’ailleurs c’est marrant parce qu’une fois Léa Salamé [ journaliste, ndlr] m’a dit « Pourquoi tu ne te moques pas de moi dans tes chroniques ? » C’est vraiment ça, un « j’ai besoin d’exister, est-ce que tu peux te foutre de ma gueule ? » C’est un jeu bizarre, ambigu. Mais sinon dans les meetings politiques, par exemple Eric Zemmour j’ai été accrédité. Pour Marine Le Pen aussi, alors que Mediapart et Quotidien ils ne les laissaient pas rentrer. Après moi je leur dis tout le temps que s’ils ne m’accréditent pas, je viendrais quand même et j’attendrais devant. C’est juste plus pratique pour tout le monde. Je trouverais quand même des gens à interroger de toute manière.


Après des chroniques sur les politiques, est-ce que tu as déjà reçu des coups de pression sur l’émission ? Des appels, ou de la censure même de la part de France Inter ?


Moi non, Charline elle est convoquée quand même de temps en temps, mais c’est plus perfide que « il ne faut pas dire ça, il ne faut pas faire ça. ». Pour celle de Gérald Darmanin je ne sais pas. Il me semble qu’elle en parle dans son livre.

Moi jamais. Je ne suis pas responsable de l’émission, je ne suis pas le producteur, c’est Charline. C’est elle qui prend. De toute façon ils savent que si ils font ça, je le mets à l’antenne le lendemain. Ils peuvent faire ce qu’ils veulent mais ils sont au courant que je ne ferais pas ça discrétos. Ça doit jouer aussi. J’ai déjà dit à Charline que ça ne me dérangeait pas d’y aller avec elle, je sais quoi leur répondre. En plus, depuis Charlie [l’attentat contre Charlie Hebdo en janvier 2015, ndlr], c’est plus compliqué d’attaquer les humoristes. Et en plus moi j’ai des captures d’écran des interviews de l’époque, où tous les dirigeants de médias s’étaient exprimés sur ça. Et je leur envoie, en entourant certaines phrases, en leur disant « j’aime bien la personne qui a dit ça ! » Laurence Bloch [ancienne directrice de France Inter, ndlr] je lui faisais beaucoup quand elle dirigeait encore France Inter. Dès que c’était un peu tendax, je dégainais mes captures d’écran.


Et elle répondait quoi à ça ?


Elle est un peu maline, elle répondait souvent des émojis, comme les vieux qui découvrent les

téléphones portables !


Je te pose cette question là, parce qu’en faisant mes recherches je me suis souvenue du cas de Bertrand Chameroy qui a été viré d’Europe 1 après avoir un peu trop tapé sur Vincent Bolloré.


Oui là ça ne rigole pas. C’est le cas de le dire ! Le service public est un peu plus protégé sur ça. De moins en moins, tout se décale à droite, donc forcément...


L’émission « C’est encore nous » a été reprogrammée, passant d’une quotidienne à une hebdomadaire, qui plus est le dimanche soir. Ça a fait beaucoup de bruit quand ça a été annoncé. Tu connais les raisons de cette reprogrammation ?


On n’a jamais eu d’explication. A la base, ils nous avaient dit un truc qui s’entendait, que ça faisait neuf ans qu’on était là, qu’il fallait laisser la place à d’autres, et moi je suis hyper chaud pour ça. Je n’ai jamais considéré que le créneau m’appartenait, que j’allais rester jusqu’à 70 ans sur France Inter. Mais après ils ont commencé à mentir dans la presse. Ils ont été acculés par les gens, qui leur disaient que c’était politique, tout ça. Ils ont commencé à dire que les audiences n’étaient pas bonnes, que c’était la décision de Charline. Donc là on a commencé à leur dire « Attendez... Nous on a été sympas ! » Et c’est un peu parti en sucette, pendant un mois c’était tendu. Ils ont merdé dans leur communication, pour le coup c’est vraiment eux. Je leur ai dit « Je ne sais pas si vous êtes incompétents ou si vous êtes cyniques. » Adèle Van Reeth [nouvelle directrice de France Inter, ndlr] elle m’a dit « Bah à ton avis ? » et je lui ai répondu « J’attends la fin de la discussion pour te redire ». C’est fou quand même d’aller dire ça dans la presse. Après ils nous ont dit « On a été piégés par le Parisien », mais quand tu dis un truc à un journaliste du Parisien, ça va forcément finir dans le Parisien, tu sais à qui tu t’adresses.


Sur le même sujet, la semaine dernière Ariane Lavrilleux, une journaliste de chez Disclose, a été mise en garde à vue et son domicile perquisitionné. Tu penses que la liberté de la presse est en danger en France ?


Oui, tout le temps. Tout est une question de rapports de force. C’est comme pour tous les droits qui sont acquis, les droits des femmes par exemple, tu vois que c’est toujours remis en question. L’IVG c’est encore un sujet aujourd’hui alors que ça fait 50 ans que ça a été voté. T’as envie de leur dire « mais on n’était pas passés à autre chose ? » Rien n’est jamais acquis, c’est un peu fatiguant d’ailleurs. Il faut garder une vigilance absolue. Le danger c’est toujours le pouvoir et la concentration du pouvoir. Les structures sont assez basiques, ce n’est pas très compliqué. Comme pour l’économie, on disait tout à l’heure que c’est un sujet compliqué, mais en fait le mécanisme est basique. C’est des gens qui cherchent à capitaliser du pognon et du pouvoir, et l’un ne va pas sans l’autre. Une fois que t’as pigé ça, tu n’as plus qu’à réfléchir à qui a intérêt à essayer de garder une position dominante.

Par rapport à Ariane Lavrilleux, je pense que même pour eux, c’est de la mauvaise stratégie, une mauvaise communication politique. C’est une preuve de fébrilité, c’est parce qu’ils ont peur. Il y a des gens qui sont en position de domination et qui veulent absolument garder cette position, et ils voient bien qu’ils ne sont pas forcément légitimes, donc ils vont craindre tout ce qui va remettre en question ça. Ils ont peur des humoristes, ils ont peur des journalistes, ils ont peur de tout, parce qu’ils ne sont pas nombreux. Mettre une journaliste en garde à vue, ça devrait faire scandale. On n’en a pas tellement parlé en plus. Si je peux être tout à fait optimiste, je pense que c’est une bonne nouvelle qu’ils aient peur. Si j’étais leur conseiller en communication politique, je leur dirais de ne pas faire ça. J’aime bien le rapport de force. Je considère qu’ils veulent jouer aux cons, et que j’ai un petit niveau en la matière !


Lors des dernières élections présidentielles, tu as lancé une campagne pour te présenter, et aujourd’hui tu as écrit un one-man show qu’il s’appelle Meurice 2027. Est-ce que tu te compares un peu à Coluche ?


Non, mais c’est marrant parce que c’est vraiment l’exemple français Coluche. A la base l’histoire c’est que Coluche était censuré à l’époque. Il n’avait plus du tout de moyen d’expression. Il s’était fait virer de RMC je crois, et c’est un pote à lui qui s’appelle Romain Goupil, qui était aussi son co-auteur, qui lui a dit « Le seul moyen pour qu’ils soient obligés de t’inviter, c’est de te présenter, comme ça tu as un temps de parole. » Donc c’était une espèce d’astuce, qui tourne bien ou qui tourne mal selon la façon dont on voit les choses. Il a commencé à un peu se prendre au sérieux, il a vu que les sondages commençaient à monter. Tout le monde a commencé à paniquer. Donc non je ne me compare pas du tout à lui, ce n’était pas le même cas de figure.


Justement, là tu as obtenu 6 parrainages, mais en recevant les premiers tu ne t’es pas demandé ce que tu allais faire si ça prenait de l’ampleur ?


Non mais c’est bon je suis prêt ! J’ai un programme et tout !


C’est quoi ton programme alors ?


Je pense qu’il faut faire revoter une Constitution. Repartir à zéro. Je leur dirais « Votez pour moi, quoi qu’il arrive dans trois mois je me casse. Je fais voter une nouvelle Constitution, si ça passe tant mieux, sinon si vous voulez continuer comme ça... Quoi qu’il arrive je ne serais plus là. » En fait tu te sors de l’équation, l’enjeu ce n’est pas moi Guillaume Meurice. C’est plus grand que ça. Mais c’est prêt ! Avec des Conventions citoyennes et tout.


Ça prendrait quelle forme cette nouvelle Constitution ?


Je garderais l’Assemblée, mais je mettrais la proportionnelle. Et pour le Sénat, une assemblée de citoyens tirés au sort, et puis des conventions citoyennes sur les sujets de société. En faisant confiance à des experts, des scientifiques, des gens qui bossent les dossiers.


Tu penses que ça marcherait un truc comme ça ? Ça a déjà été un projet, de changer de Constitution.


C’est sûr !


La Constitution de 1958 porte quand même avec elle le mythe gaullien, beaucoup de gens y sont attachés.


Ben oui mais du coup ils essaient tous de rentrer dans un costume qui est beaucoup trop grand pour eux. Et ils sont ridicules. Il faut passer à autre chose. L’attachement à De Gaulle, c’est de moins en moins prégnant quand même. La population se renouvelle, je compte sur vous [la nouvelle génération, ndlr] ! Je pense qu’il n’y a pas d’autre solution que de tout reprendre. Il y a une inertie.


Ma dernière question, c’est plutôt une question bilan. Tu as écrit dans « Les vraies gens » que le vieux monde était en train de mourir. Tu as de l’espoir que les choses changent, ou tu penses vraiment que c’est fichu?


Je parlais du vieux monde justement. Je n’aime pas tellement la notion d’espoir, mais oui je suis assez optimiste, dans le sens où je vois bien que les générations qui arrivent sont un peu vénères, et de toute façon elles n’ont pas le choix. Donc, oui il y a des choses qui sont en train de bouger, quand je vois le niveau de panique des dominants, ceux qui tiennent encore un peu les ficelles, je me dis que c’est un bon signal. Tant que Pascal Praud [animateur et chroniqueur sur Europe 1 et CNews, ndlr] continuera à faire des débats sur l’écriture inclusive parce que pour lui c’est la fin de notre civilisation, je considère qu’ils ont peur.

Ça c’est un peu parce qu’il n’y a pas tellement d’actus autres, qu’il suffit qu’il y ait un ou deux

médias qui en parlent, et les autres reprennent. Certains sujets émergent parce qu’un média va en parler, et que les autres médias vont le reprendre. S’il n’y a pas d’autres raisons de parler d’un sujet que le fait que les autres médias en aient eux-mêmes parlé, c’est triste. L’abbaya c’est ça, les punaises de lit aussi.

Il faut changer la structure. Tant que le pognon sera la valeur cardinale du bordel, ça ne changera pas. Je ne vois même pas comment on peut être écolo sans être anticapitaliste. C’est la fameuse phrase « l’écologie sans la révolution c’est du jardinage ». C’est la structure qui déconne. Même si Emmanuel Macron démissionnait, si c’est pour mettre son double après lui, ça ne changera rien. J’ai un pote qui m’avait dit « le moyen de partager au mieux une part de gâteau entre deux personnes, c’est que l’un découpe et l’autre choisit sa part. » Ce serait une structure qui ferait que personne n’essaierait de piéger l’autre. Il ne faut pas compter sur les vertus des uns et des autres, on est tous traversés par des pulsions, ce n’est pas un individu qui va changer la donne. Le problème auquel on est confrontés, c’est que pour changer la structure il va falloir quand même voter pour quelqu’un. Ça doit passer par la structure. Voilà l’état des lieux !


Propos recueillis par Maëlle Couillard


* Reporter de guerre en terrasse : le moment Meurice https://www.dailymotion.com/video/x3e2td8

** Les vraies gens : sociologie de trottoir, 16 mars 2022, éditions JC Lattès

*** Gérald Darmanin a fait l’objet de plaintes pour viol et abus de pouvoir. Plaintes classés

respectivement sans-suite et non-lieu.

[ndlr] = notes de la rédaction


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