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L’addiction sur ordonnance, le phénomène des opiacés



L’arrestation d’Olivier Guzman, fils d’« El chapo », le 5 janvier dernier, accusé de diriger le cartel de Sinaloa fondé par son père 40 ans auparavant, remet sur le devant de la scène l’ampleur du trafic de drogue. Entre la méthamphétamine et la marijuana, le cartel est responsable de la plus grande partie du trafic illégal de Fentanyl aux Etats-Unis selon l’agence américaine anti-drogue (DEA). Mais le trafic illégal est loin d’être à l’origine de la consommation. Ce petit médicament créé pour soulager les malades en phase terminale de cancer a vite trouvé une autre utilité en tant qu’antalgique dans la vie courante. Il est 50 fois plus fort que l’héroïne et 100 fois plus que la morphine, les overdoses à partir de ce produit sont la première cause de mortalité évitable chez les moins de 50 ans aux Etat-Unis.


Les opioïdes sont des médicaments analgésiques produits à partir de la fleur de pavot. Les opiacés sont produits à partir du suc de la plante et sont utilisés en tant que morphine et codéine. Les opioïdes semi-synthétiques ont une composition chimique légèrement modifiée (OxyContin, Percocet, héroïne). Enfin, viennent les produits synthétiques ayant une composition chimique différente mais ils ont les mêmes effets (Fentanyl) et leur production est moins coûteuse.


L’influence du lobby pharmaceutique


C’est au cours des années 90 que les opioïdes ont fait leur apparition sur le marché pharmaceutique en tant qu'anti-douleur élargissant ainsi son spectre d’action. L’OxyContin est un médicament sous ordonnance, facile à obtenir par son médecin pour un simple mal de dos. Durant la décennie 90, l’entreprise pharmaceutique Purdue Pharma dirigée par la famille Sackler est à l’origine d’une large campagne de publicité coûtant des millions de dollars pour promouvoir l’usage d’Oxycontin sortie en 1996 pour des douleurs banales, minimisant les phénomènes d’addictions et ne s’appuyant sur aucune étude scientifique. Le lobbying a également touché les médecins qui sont fortement encouragés à prescrire ces médicaments. L’entreprise n’a été condamnée qu’en 2007 pour marketing trompeur et à une amende de 600 millions de dollars. Mais l’Oxycotin n’a pas disparu du marché, bien au contraire.


Si l’Oxycontin éloigne la douleur, le phénomène d’addiction est pratiquement immédiat et quand l’ordonnance s’arrête les patients peuvent se tourner vers d’autres drogues comme l’héroïne ou mélanger différentes drogues entraînant des surdoses et des overdoses. Près de 107 000 personnes sont mortes d’overdoses en 2021 comprenant des mélanges de drogues et d’opioïdes. Les produits sont très facilement accessibles en ligne, depuis 2013 il est facile d’acheter du Fentanyl une drogue produite à bas coût car entièrement synthétique. Pour les femmes enceintes les effets sont d’autant plus graves que les fœtus sont directement touchés par la consommation de leur mère qui entraîne un symptôme d’abstinence néonatal (SAN). Ce syndrome est détecté chez plus de 27 000 bébés chaque année. La sortie de la dépendance est difficile, peu d’établissements permettent la prise en charge et la plupart du temps les consommateurs s’endettent pour subvenir à leurs besoins et n’ont plus les fonds nécessaires à une prise en charge.


Les plus jeunes et les adolescents sont les premières victimes, leur corps est dépendant plus facilement et sujet aux overdoses avec une quantité plus basse que pour un adulte. La proximité et la facilité de se procurer du Fentanyl ou d’autres médicaments via les réseaux sociaux comme Snapchat ou Instagram favorise la consommation. L’environnement influence largement la volonté de « tester » ce genre de produit. La présence du Purple drank, largement utilisé, est mentionné dans le rap comme étant une boisson euphorisante. Popularisé dans les années 90 cette boisson, bien que diluée, produit les mêmes ravages que les opiacés purs. Cette boisson est pourtant tout autant populaire et fait partie du large spectre du type de consommation de ces pilules, qui peuvent être injectées, reniflées ou diluées.


La réponse du gouvernement face à cette crise


Cette nouvelle épidémie d’addiction ne touche pas, comme dans les années 80 avec la forte consommation du crack, les populations pauvres, majoritairement noires-américaines avec une faible couverture sociale. La crise touche des personnes, en majorité, provenant de la classe moyenne ayant les moyens d’aller voir un médecin, cela concerne majoritairement des personnes blanches vivant dans les secteurs ruraux (dans un premier temps) et sans distinction de sexe ou de genre. Cette différence de population touchée a un fort impact sur la prise en considération de la part du gouvernement. Si dans les années 80, la prise en charge était violente et criminalisant les toxicomanes, la crise des opioïdes voit dans les consommateurs des victimes qu’il faut prendre en charge et aider à revenir dans le droit chemin.


En 2017, suite aux 72 000 décès d’overdose par opioïdes prescrits médicalement, le président Donald Trump a donc déclaré l’état d’urgence sanitaire et alloué un budget de 6 milliards de dollars pour la prévention et la prise en charge. Cependant le budget n’est pas suffisant au vu du nombre de personnes dépendantes. La limitation du nombre de boîtes prescrites et la création de listes par certains états pour éviter le nomadisme médical ne suffit pas à enrayer la consommation. La consommation continue d’augmenter et la vente en ligne ou sur le marché noir reste toujours très accessible même pour les plus jeunes. L’association Song for Charlie a été créée par des parents après la mort de leur fils âgé de 22 ans et fait de la présentation auprès des jeunes entre 13 et 24 ainsi que les parents. D’autres associations prennent la relève de l’Etat et aident les personnes dépendantes, notamment les mères ayant des enfants souffrants du SAN. Les overdoses surviennent par des surdoses ou une poly consommation souvent accidentelle et provenant d’un manque d’informations, la prévention est donc nécessaire pour toutes ces associations qui en font leur fer de lance. Désormais les pompiers et les policiers sont munis de Naloxone ou de Nacan, produits à injecter ou en spray nasal pour le dernier, en cas d’overdose pour stopper temporairement les effets. Le Nacan est disponible dans les écoles depuis 2018.


Un outil politique ?


La crise des opiacés est désormais un outil politique redoutable, utilisé par l’extrême droite, la faute n’est plus rejetée sur le lobby pharmaceutique qui est l’un des plus influents, mais sur l’immigration qui est accusée de ramener le Fentanyl via le trafic de drogue. Donald Trump connu pour être anti-immigration a saisi cette affaire pour solidariser ses partisans contre l’immigration mexicaine notamment. En parallèle, malgré les attaques tentées envers Purdue Pharma et l’amende demandée en 2007, la valeur reste minime par rapport aux chiffre d’affaires estimés à 35 milliards de dollars rien que pour l’OxyContin. L’entreprise est pourtant en cessation de paiements depuis 2019 et propose différents plans de faillite, tous refusés. En 2021, elle avait par exemple proposé de payer 4,5 milliards de dollars en ayant une garantie d’immunité de poursuites pour la famille Sackler, proposition refusée par plusieurs Etats. La famille reste pourtant l’une des plus influentes et est le mécène de nombreux musées partout dans le monde (le Met, le Louvres pour ne citer qu’eux). Malgré les efforts des Etats-Unis, toucher le groupe pharmaceutique reste un point sensible. Durant le mandat de Donald Trump, le groupe n’a pratiquement pas été cité comme étant à l’origine de la crise actuelle et de l’état de santé de plus de la moitié des Américains. Il n’en reste pas moins que les reproches sont nombreux autant envers le groupe, qu'envers le gouvernement qui ne fait pas suffisamment d’efforts pour une grande partie de la population. Pourtant s’il y a bien un sujet qui rassemble les partis politiques et les pousse à unir leurs forces, c’est bien la lutte contre la consommation d’opiacés et ses implications. Mais le système de santé américain est défaillant et ne permet qu’à une petite partie (moins de 2%) des consommateurs d’être pris en charge par le système de santé.




Andruch Léa

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