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La revanche de la chasse aux sorcières: de l’antiféminisme à la réappropriation du personnage.

Dernière mise à jour : 27 sept. 2020

Cet article s'inscrit dans le cadre de la Semaine Contre le Sexisme ayant eu lieu du 9 au 15 mars 2020.



Depuis la création de son compte Twitter, Trump a utilisé plus de soixante fois le terme de “chasse aux sorcières” pour décrédibiliser la procédure de destitution qui le visait et l'enquête sur ses relations avec la Russie. Le 18 mai 2017, il tweetait “C’est la plus grande chasse aux sorcières de l’histoire menée contre un homme politique américain”. En employant le terme de chasse aux sorcières, il compare une procédure légale à une partie sombre de l’histoire du monde.


A l’origine, l'expression « chasse aux sorcières » était employée pour dénoncer les persécutions maccarthystes aux Etats-Unis pendant la Guerre Froide. Elle est aujourd'hui synonyme de poursuites jugées injustes par ceux qui s'en disent victimes, car elles seraient basées sur le fondement de danger imaginaire et injustifié. La sorcière, elle, a été popularisée par la littérature en devenant un personnage mythique.


Mais quelle est vraiment l'histoire de cette chasse aux sorcières et comment aujourd'hui la malédiction des sorcières se retrouve dans l'antiféminisme, alors qu’on assiste en même temps à une réappropriation de l’image de la sorcière par les féministes?


La chasse aux sorcières: des féminicides avant l’heure.


Dans le souvenir occidental, la chasse aux sorcières relèverait presque du fantastique avec l'idée d'une époque obscure: le Moyen-Age. Et pourtant, la chasse aux sorcières fut effective durant la renaissance du XV au XVIII siècle. Dans le même temps où les hommes des Lumières (et non pas des femmes illuminées) vantaient les bienfaits d’une société éclairée par la raison, des milliers de femmes étaient condamnées pour sorcellerie. Même s'il n’existe pas de chiffres exacts pour faire part de ces féminicides, le nombre de victimes est estimé à 60.000.


Dans une époque régie par des liens de soumission et une prééminence de la religion, l’indépendance de la femme est inexistante. Dans ce cadre très restrictif, les femmes âgées, seules et indépendantes, peuvent devenir une menace envers la société. Elles risqueraient d’encourager leurs consoeurs à se rebeller contre l’ordre établi. Elles étaient d’ailleurs considérées sous l’emprise du diable par les religieux. En concevant cela, un maître est attribué à celles qui n’en ont pas. Il était inenvisageable à cette époque de considérer les “sorcières” comme elles l’étaient: des femmes indépendantes. Mais les femmes vieilles et seules n’étaient pas les uniques victimes. A cette l’époque, chaque agissement pouvait constituer une preuve de sorcellerie pour les femmes de tout âge. Sa surreprésentation à la messe était synonyme de reproche, tandis que son manque d’assiduité pouvait constituer un fait d’accusation. Si un homme était condamné, cela n’était dû qu'à son implication avec une sorcière. L’exemple le plus connu de cette chasse est sans doute les sorcières de Salem. De 1962 à 1963, une série de procès en sorcellerie est réalisé dans l’Etat du Massachusetts aux Etats-Unis avec pour conséquence 14 femmes et 6 hommes exécutés.


L’image fantastique de la sorcière


Dans l'imaginaire collectif, on retrouve la sorcière âgée, poil au menton, nez crochu et chapeau pointu, triomphante sur son balai. Dans les œuvres fantastiques originelles, la sorcière est constamment décriée pour sa laideur et sa méchanceté. Son physique va de pair avec l'image idéalisée de la femme: jeune, sans pilosité et des traits fins. En opposition, le sorcier est représenté plutôt en magicien sage à l’image de Merlin l’Enchanteur, Dumbledore ou Gandalf. Le balai est sans nul doute l’instrument de la servitude de la femme, mais il ne peut être dissocié de sa forme phallique, qui par son chevauchement, établit la sorcière en insoumise de la domination patriarcale. Les premières représentations de sorcières héritent aussi d’un nez crochu et proéminent, non sans rappeler les caricatures de juifs.


La sorcière contemporaine.


Aujourd'hui, la figure de la sorcière est toujours présente. Dans une société de culte de la jeunesse, la dame âgée se verra toujours attribuer l'adjectif de sorcière. On qualifie ainsi la voisine du dessus, la boulangère et parfois même une femme jeune. Mais la femme semble dès la quarantaine être dépossédée de tout attirail attractif car elle n’est plus en mesure d’exercer son rôle premier de mère. Et si elle a choisi le célibat et la carrière plutôt que le couple et la famille, elle aura failli à sa tâche de reproduction de l’espèce et son originalité lui vaudra cette image de sorcière.


L’idée d’une femme émancipée est toujours corrélée avec l’image de la sorcière et l'affranchissement des femmes reste un facteur de leur persécution. Pour Mona Chollet, dans son essai Sorcières, puissance invaincue des femmes, “L’Etat n’organise plus des exécutions publiques de prétendues sorcières mais la peine de mort pour les femmes s’est en quelque sorte privatisée: quand l’une d’elle est tuée par son compagnon ou ex-compagnon, c’est souvent parce qu’elle est partie ou qu’elle a annoncé son intention de le faire”. La liberté de la femme reste donc limitée. Plus encore, si les pays occidentaux n’ont plus ces exécutions publiques, elles sont encore admises dans d’autres. En février 2013, Kepari Leniata, une jeune femme de 20 ans, est brûlée vive pour avoir pratiqué la sorcellerie en Papouasie-Nouvelle-Guinée. L'acharnement est donc loin d’être terminé mais les sorcières ne sont pas condamnées à rester passives face à leur image négative.


L'émergence d’une image positive de la sorcière


L’apparition du féminisme au XXème siècle a permis la réappropriation de ce personnage. En effet, les sorcières sont d’abord des femmes indépendantes qui refusent de s’inscrire dans les codes restrictifs du patriarcat. L’historique des sorcières a été repris avec fierté par les féministes des années 60. Créé en 1968, les WITCH (Women's International Conspiracy from Hell), s'emparent de l'héritage des sorcières de la Renaissance pour encourager la défense des droits des femmes. Indépendantes, elles proposent une alternative à la société patriarcale en promouvant la convergence des luttes. Cette première génération de sorcières revendiquée constitue un exemple pour d’autres.


En France, le Witch Bloc Paris apparaît pour la première fois en 2017 contre la réforme du code du travail. Ce collectif anarchiste se revendique comme défendant les minorités. Les Witch bloc, en référence aux black bloc, luttent contre le fascisme. Enfin, des nouvelles sorcières s’engagent aussi dans la lutte contre le président américain. Depuis le 24 février 2017, elles jettent des sorts à la Trump tower et répètent ces incantations chaque mois la nuit du dernier croissant de lune. Il semblerait que Trump, grâce à ses attitudes misogynes, encourage indirectement chaque femme à se reconnaître dans les sorcières et à se réapproprier la lutte féministe et les codes oppressifs que leurs ancêtres ont subi.


Johanne Mâlin

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