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Réforme de l’ENA : Fin de l’énarchie, début de l’anarchie ?



Cet article a été rédigé avant la période du confinement, il est donc possible que ses informations soient un peu obsolètes.


C’est l’école de l’élite qui nous gouverne. Des chefs de cabinet aux ministres, des conseillers d’État aux inspecteurs des finances en passant par la fonction suprême, celle de chef de l’Etat. Hier emblème de la méritocratie à la française, aujourd’hui symbole d’une technocratie coupée du peuple, l’ENA est au cœur d’une réforme destinée à lui redonner ses lettres de noblesse. Établie sur le modèle de celle qui s’opère à Sciences Po Paris depuis le début des années 2000, cette refonte de la plus prestigieuse des formations en administration a pour maître mot la mixité sociale.

Mais à peine fut-il paru le 18 février dernier que le rapport établi par l’ancien Président de la Ligue de football professionnel Frédéric Thiriez ne manqua pas de susciter de vives critiques. Suppression de l’épreuve de culture générale au concours d’entrée, du classement de sortie des élèves, et même de la marque « ENA » - à tout le moins en France-, les 42 propositions du rapport Thiriez sont loin de faire l’unanimité. Retour sur l’histoire et les évolutions d’une institution ayant forgé les grandes figures de la Vème République…


Proche du pouvoir, loin du peuple ?


Créée en 1945 sous l’impulsion du Général de Gaulle, l’Ecole Nationale d’Administration a pour ambition de démocratiser l’accès à la haute fonction publique par des concours. En effet, avant son instauration, la formation des hauts fonctionnaires n’était pas uniforme, chaque corps ou ministère organisant son propre concours. Cette absence d’homogénéité engendrait un risque de corporatisme auquel bon nombre de gouvernements avaient voulu mettre un terme bien avant 1945. Installée rue des Saints-Pères, au cœur des quartiers chics des 6 et 7ème arrondissements de Paris, l’ENA est dirigée par Henri Bourdeau de Fontenay, avocat et résistant, jusqu’en 1963. L’Ecole déménage définitivement à Strasbourg en 2004 afin de la rapprocher des institutions européennes et de symboliser le mouvement de décentralisation du début des années 2000.


Décentraliser pour européaniser, mais aussi pour rapprocher les énarques des réalités locales en les faisant quitter la Tour d’ivoire dans laquelle on leur reproche d’être enfermés. L’opinion publique identifie l’ENA comme la structure par laquelle sont passés la plupart des Présidents de la République, ministres, chefs de partis politiques ou encore dirigeants de grandes entreprises… Des fonctions occupées par des diplômés que l’on juge éloignés des préoccupations populaires et du terrain. C’est la raison pour laquelle, dès 2015, est opérée une réforme de leur scolarité. Les élèves consacrent désormais une année de leur cursus à la pratique, soit plus de la moitié de leur formation. Pour ce faire, ils effectuent trois stages successifs : un à l’international (au sein d’ambassades, ou d’institutions internationales), un autre en entreprise (entreprises publiques, grands groupes, PME) et le plus important au sein d’une préfecture ou d’une collectivité locale. Lors de celui-ci, les futurs hauts fonctionnaires sont au contact direct des usagers du service public et s’initient au pilotage d’équipes placées sous leur responsabilité.


Par ailleurs, si ses plus célèbres anciens élèves occupent aujourd’hui le devant de la scène politico-médiatique française, la majorité des énarques accomplissent la totalité de leur carrière au service de l’Etat, dans l’ombre des dirigeants. Membres des plus hautes juridictions françaises tels le Conseil d’Etat ou la Cour des comptes, des corps de contrôle (des finances ou de l’administration) ou bien administrateurs civils, tous ne se destinent pas à un avenir en politique. Et s’ils sont souvent perçus comme des privilégiés s’agissant de leur rémunération comme ce fut le cas lors de la crise des « gilets jaunes », les chiffres démontrent une autre réalité. Une enquête de l’Insee menée en 2016 révèle en effet que les 1% des agents les mieux rémunérés de la fonction publique perçoivent en moyenne 7850 euros. Un chiffre permettant de les considérer comme membres de la classe favorisée du pays, mais qui les place derrière les salariés du secteur privé et indépendants, les 1% les mieux rémunérés de ceux-ci percevant respectivement 8280 euros et 21 400 nets par mois.


Un modèle favorisant la reproduction des classes


Mais le salaire de ses sortants n’est pas le seul objet des critiques adressées à l’ENA. Dès 1964, dans leur ouvrage Les Héritiers, Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron critiquent les concours d’accès aux grandes écoles. Ils y voient un schéma de reproduction des « héritiers de la culture dominante ». Pour eux, seuls les enfants des classes privilégiées bénéficiant de la culture offerte par leur cercle familial seraient susceptibles d’intégrer ces formations supérieures. Une théorie vieille de plus de 50 ans mais aujourd’hui validée par les statistiques. En 2015, les enfants d’ouvriers ou d’employés représentaient 8,9% des élèves de l’ENA tandis que 68,8% d’entre eux étaient fils ou filles de cadres ou professions supérieures.


Pour favoriser la promotion sociale des élèves issus de milieux défavorisés, une prépa « Egalité des chances » a ouvert ses portes en 2009 à Paris. Appelée CP’ENA, cette classe a pour ambition de préparer des étudiants ou demandeurs d’emploi modestes au concours externe d’entrée à l’ENA. Mais les résultats de ce projet porté par le Président Sarkozy n’ont hélas pas été à la hauteur de ce qui était escompté. De 2009 à 2018, sur les 138 élèves passés par la CP’ENA, seuls huit ont réussi à intégrer la prestigieuse école strasbourgeoise. « Ce concours repose trop sur la maîtrise de codes sociaux difficiles à acquérir en un an. » explique Damien Zaversnik, -président de l’association La Cordée, qui promeut la diversité sociale au sein du secteur public- pour justifier ce bilan en demi-teinte. Il faut néanmoins souligner que 79 ont été admis à des concours de catégorie A+ (conseillers de Tribunal administratif, Banque de France, directeurs d'hôpitaux…). Pour soutenir cette initiative en faveur de la méritocratie, une nouvelle classe préparatoire a ouvert au sein de l’IEP de Strasbourg en 2019. Elle compte 12 élèves, ce qui paraît bien faible compte tenu du manque de diversité quant à l’origine sociale des admis aux grandes écoles.


Une ultime réforme synonyme de diversification de la haute fonction publique

Déménagement de ses locaux, réforme de la scolarité, ouverture de la CP’ENA : toutes ces réformes semblent avoir un goût d’inachevé. Si l’institution semblait encore avoir de beaux jours devant elle lors de l’élection d’Emmanuel Macron, la question de l’ENA ressurgit au centre des préoccupation de l’exécutif à l’hiver 2019, en pleine crise des « Gilets jaunes ». Érigée comme la bête noire d’un système démocratique en souffrance par le mouvement, le Président se voit contraint d’annoncer sa suppression en avril 2019. Mais davantage qu’une disparition pure et simple, c’est une refonte controversée qu’opère le rapport Thiriez.

Fini l’ENA, il faudra désormais l’appeler Ecole d’Administration Publique (EAP). Cependant, l’appellation est conservée à l’international pour continuer à attirer les étudiants et préserver le rayonnement de la formation. Outre ce changement de nom, l’Ecole dispensera une formation commune de six mois aux élèves de 7 grandes écoles de formation de la fonction publique dont l’ENM (Ecole nationale de la magistrature) et l’INET. Ils devront également encadrer des jeunes du service national universel et suivre une formation militaire de trois mois. L’objectif de ce tronc commun : faire connaître les différentes modalités d’actions de l’État pour permettre une compréhension mutuelle des futurs cadres supérieurs de l’État.


Dans la lignée des Conventions d'Éducation Prioritaires lancées par Sciences Po Paris en 2001 pour diversifier son recrutement aux élèves issus des lycées relevant de l'éducation prioritaire, la réforme Thiriez propose l’ouverture d’une classe CP’ENA par région. Leurs étudiants auront la possibilité de passer un concours leur étant dédié. A terme, 10 à 15% des promotions devraient être admis par cette procédure. Une façon d’introduire de la discrimination positive dans la haute fonction publique. La principale critique pouvant être adressée à cette mesure serait de faire prévaloir l’origine sociale des futurs énarques sur leurs compétences. Cette proposition va de pair avec la suppression de l’épreuve de culture générale. Estimée trop discriminante pour les candidats ne disposant pas d’un bagage culturel familial suffisant, l’épreuve reine du concours obligeait pourtant les prétendants à l’énarchie à acquérir des savoirs jugés fondamentaux.


Longtemps contesté par ses élèves eux-mêmes, le classement de sortie subit également les foudres de la réforme. « L’obsession du classement, pèse à ce point sur la scolarité qu’elle rend vain tout effort de modernisation et de diversification des enseignements. » dispose le rapport. Fini donc le privilège, pour les dix ou vingt premiers de la promotion, de choisir un poste d’auditeur au Conseil d’Etat ou à l’Inspection générale des Finances. Le recrutement se fera par le rapprochement des vœux des élèves et des souhaits des administrations. Au début de leur scolarité, les étudiants choisiront une dominante juridique, économique et financière, internationale, territoriale ou sociale qui déterminera leur orientation de carrière. Les notes obtenues durant la scolarité tiendront donc une moindre place par rapport à celle qu’elles occupent aujourd’hui.


Perçue par un grand nombre d’éditorialistes comme un nécessaire abaissement du niveau pour cacher l’inefficacité de l’Ecole républicaine à combler les lacunes de ses élèves, cette réforme est imprégnée de la volonté de relancer un ascenseur social en panne depuis fort longtemps. Bien que l’égalité soit une des composantes de notre devise, elle impose seulement le traitement égal de citoyens placés dans une même situation. Gravir l’échelle sociale par le travail quelle que soit sa condition, n’était-ce pas la signification d’une méritocratie aujourd’hui en péril ?


Marine Mazurais


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