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Rencontre avec Frédéric Paulin, auteur du polar politique et historique La guerre est une ruse.




Algérie, 1992 : l’arrêt du processus des législatives, sur le point d’être remportées par le Parti islamiste, marque le début d’une periode trouble, la décennie noire. Les membres des groupes armés islamistes, dont le principal GIA (Groupe Islamique Armé), sont traqués par l’armée algérienne, et les services de renseignement extérieurs français sont impliqués. Tedj Benlazar et son supérieur le commandant Bellevue, anti-héros du roman La guerre est une ruse (Agullo, 2018) en font partie. Une fiction qui s’insère dans l’histoire d’une guerre qui ne dira pas son nom, aux racines de l’histoire moderne de l’islamisme radical.

L’auteur Frédéric Paulin est un ancien élève du parcours science politique à Rennes 1. Il ira jusqu'au doctorat et écrira une thèse, qui restera finalement sur son bureau, au sujet de l’intégration dans le champ associatif, universitaire, médiatique, syndical, des acteurs des mouvements d'extrême gauche de 1968 à 1972. Quelques années en tant que journaliste indépendant et professeur d’histoire-géo avant qu’il n’envisage ce passage à l’écriture.


En ces jours confinés d'automne, il m’accorde un entretien par téléphone. L’occasion de rencontrer Frédéric Paulin, de parler du très bon roman La guerre est une ruse, et d’évoquer avec lui plus largement la question de l'islamisme et de la guerre.



Adrien Bourges : Des longues études à professeur de collège, en passant par le journalisme, comment est advenu le passage à l’écriture ?


Frédéric Paulin : “L’écriture c’est d’abord un mémoire en master, le doctorat et ensuite des expériences comme pigiste. À côté de ça j’écrivais toujours en tant que jeune type un peu mal dans sa peau. Et puis un peu après mes 30 ans je glande un peu, j’ai démissionné d’un journal satirique (Le clébard à sa mémère) que j’avais monté avec des potes, j’ai plus trop de boulot en tant que prof, enfin c’est un peu la galère. C’est ma copine qui pique un manuscrit qui trainait sur mon bureau et qui me conseille d’essayer sérieusement d’écrire. Je me suis lancé, le temps des vaches maigres a été un peu long. Je faisais des romans de gare sous pseudonyme pour pouvoir vivre de l’écriture. C’est finalement cette trilogie, dont le premier opus est paru en 2018, qui fonctionne assez bien.”



A.B : En quoi vos études de science politique vous servent, aujourd’hui, pour écrire des romans ?


F.P : “Ce n’est que depuis que j’écris des romans, avec ce sur quoi j’écris et la manière dont je le fais, que je m'aperçois que ma formation universitaire à sûrement été plus importante que j’ai bien voulu l’admettre à la fin de mes études. C’est mon expérience universitaire qui m’a rendu friand des notes de fin de page, de la documentation. Avec ça une capacité à recouper les sources qui me sert aujourd’hui à bétonner toute cette grande histoire dans laquelle je vais insérer mon roman fictif. J’écris sur une histoire récente, dont les acteurs sont encore en vie, ma ligne rouge c’est d’être certain de ne pas faire acte de révisionnisme.”



A.B : La guerre est une ruse commence en 1992, durant la décennie noire en Algérie, d’où vous est venue cette volonté de comprendre cette période peu connue ? Et que vouliez vous comprendre ?


F.P : “Je crois que c’est venu un peu après le 13 novembre 2015. J’ai entendu autour de moi, chez des amis, dans ma famille, des gens qui s'intéressent aux choses du monde, des phrases comme : “mais c’est dingues, les mecs se font sauter, tirent à la kalachnikov, certains des gamins de 20 ans, on est passé dans un autre monde, etc”. J’avais la mémoire d’un truc similaire en 1995 avec Khaled Kelkal, je me souviens qu’il était français, il était assez bien intégré, il avait le bac. A ce moment-là j’arrivais à Rennes et il y avait des grandes photos de lui affichées dans la gare. Ce mec avait un blouson en cuir, il ressemblait à des potes que j’avais eu au lycée, en région parisienne. Me souvenant de ça, j’ai voulu expliquer d'où vient cette radicalité, ce ne sont pas des mecs qui viennent de nulle part et qui se font sauter dans une salle de concert, il y a une explication et je pense que l’Histoire a des vertus explicatives. Cette histoire qui se mêle aussi à la politique, notamment de la France qui n’est pas tout à fait innocente dans l’affaire. Je suis remonté comme ça jusqu’au GIA et à l'Algérie des années 1990. J’aurais pu aller plus loin encore, dans les années 1980 quand les Américains arment les djihadistes pour combattre l’Armée rouge. En tout cas c’est ça qui me fait écrire trois romans sur les 30 années qui mènent au 15 novembre 2015, c’est quelque chose comme une obsession, je dis parfois que c’est une névrose.”



A.B : Plus largement, les épisodes de guerre semblent être le lieu de votre écriture, qu’est ce qu’elle dit de particulier sur le genre humain, sur les détenteurs du pouvoir ?


F.P : “Oui d’abord évidemment sur le genre humain, mais elle dit surtout quelque chose de particulier sur l'état d’une démocratie et de ce qu’on veut bien en dire au peuple. Ce n’est pas rien d’affirmer qu’un pays est en paix, la France est “en paix” actuellement, mais que, par contre, elle fait la guerre dans d’autres pays. La France est présente au Mali avec l’opération Barkhane, elle était dans la coalition internationale en Syrie. On est sur des théâtres de guerre et on tue des gens sous couvert des “lois de la guerre”. Celle dont je parle, elle ne dit jamais son nom. Elle est en Algérie, elle est menée par la France, les opérations de "maintien de l’ordre” ou les “opérations extérieures" sont une grande hypocrisie. Au-delà de ça, en tant que romancier, ce genre de situation permet de créer des personnages vraiment héroïques ou vraiment salopards, et ça donne des moments de tension énormes, mais si j’écris sur la guerre c’est vraiment pour des raisons d’explication politique.”



A.B : Vous citez en épigraphe, au début de La guerre est une ruse, une phrase de Simone Weil : “Les humiliations infligées par mon pays me sont plus douloureuses que celles qu’il peut subir”. Qui a la responsabilité de la guerre, est-ce là justement le propos de vos romans ?


F.P : “Bien sûr. Je suis un citoyen et un romancier, c’est sérieusement lié. Je suis persuadé qu’il y a une responsabilité de la France dans ce qui arrive aujourd’hui. Je n’ai jamais été très à l’aise avec les actions de la France à l’étranger, on peut parler de la colonisation, du pré carré africain, du Rwanda en 1994... On est pas clean, à côté de ça on est un pays “en paix” et on se targue d’être le pays des droits de l’Homme. Écrire la dessus c’est aussi remettre en cause ce discours.”



A.B : Est-ce là une phrase que vous voudriez transmettre à Jean-Michel Blanquer qui, soutenu par un grand nombre d’universitaires dans une tribune du Monde, dénonce les “idéologies indigénistes, racialistes et décoloniales” et “l’islamo-gauchisme” ? Des idéologies qui, selon eux, “nourrissent une haine des blancs et de la France”, et qui conduiraient à des attentats comme celui contre le professeur Samuel Paty.


F.P : “Oui vraiment. C’est une aberration. Je pense que notre classe politique est en train de se perdre, et de perdre une partie du pays avec. Il y a un oubli, volontaire ou non, de l’Histoire. Dans tout moment de crise on s’arqueboute sur des principes qui sont plus ou moins puants, et le patriotisme n’est jamais quelque chose de bon. Cette dénomination d’islamo-gauchiste est peut-être réelle dans une micro marge de l'extrême-gauche, je veux bien le croire, mais c’est vraiment se construire un ennemi à peu de frais. Puisque l’État n’est évidemment pas responsable, puisque les agences de renseignement ne le sont pas non plus, il faut trouver un ennemi intérieur. Derrière ça il y a sans doute un plan politique qui est de dégager toute velléité d’une extrême-gauche qui a des ambitions électorales. En tout cas jouer avec l’Histoire c’est très dangereux, au sens où je suis persuadé qu’un peuple qui oublie son Histoire et ses actes ne va pas dans le bon sens. C’est peut-être pour ça aussi que j’écris sur cette histoire, je ne pense pas que mes bouquins vont changer le Monde mais au moins écrire quelque chose qui restera un petit moment. Je revendique le fait d’être un écrivain engagé.”



A.B : Lorsqu’on lit La guerre est une ruse, on a, je crois, une sensation étrange, les personnages semblent être morts avant de l’être vraiment, survit-on à la guerre ?


F.P : “Il y a cette phrase, que je cite en exergue d’un bouquin, qui est dans le film La ligne rouge de Terence Malik, c’est pour moi un des grands films sur la guerre, une voix off qui dit “la guerre ne fait pas des hommes des héros, il en fait des chiens assoiffés de sang”. On meurt à la guerre, mais au-delà de ça on n’y survit pas psychologiquement. Il y a aussi un film de Kathryn Bigelow qui s'appelle Démineur et qui raconte l’histoire d’un soldat américain en Irak. C’est un tueur, un warrior, mais lorsqu’il revient il tombe à genoux dans un supermarché, il devient fou quoi. Il y a un autre film de Bertrand Tavernier qui s'appelle Capitaine Conan, c’est un peu similaire, l’histoire d’un nettoyeur de tranchées, des mecs qui finissaient les ennemis quand une tranchée était gagnée pour pas que ceux qui n’étaient pas morts puissent se retourner dans leur dos. Il y a cette scène où il est démobilisé, il est dans son village, il meurt dans un café comme si la guerre on en mourait toujours. Mes personnages sont assez tordus, corrompus car ce sont des personnages de roman noir, mais ce sont aussi des métaphores de ça. Je disais qu’un pays peut oublier qu’il a fait des saloperies, en revanche les humains non, je ne crois pas. Je crois que c’est vrai en tant que victime d’une guerre mais aussi et surtout en tant que bourreau.”


A.B : Et quelle part de réalité de ce qu’est une guerre est-il possible de transmettre par la littérature ?


F.P : “C’est tant mieux mais je n’ai moi même jamais vécu la guerre. Néanmoins, à mon avis la littérature peut transmettre toute sensation. Maintenant, c’est toujours le problème, le peintre doit-il peindre la nature comme elle est ou comme il la perçoit, et comme il veut que les gens la perçoivent ? Certes je n’ai pas connu des situations de conflit mais ce que je veux en dire, c’est le plus important. On pourrait me dire qu’en effet ça ne se passe pas comme ça lorsqu’il y a un assaut de militaires, mais déjà je me suis assez documenté pour imaginer peu ou prou comment ça se passe, et ça n’est pas le plus important. Ce qui l’est, c’est ce que je veux que les lecteurs en retiennent. Mais c’est une vraie question ! Est-ce qu’à un moment, au paroxysme de la violence, on peut transmettre certaines sensations ? Après 14-18 il y avait des mecs qui déclenchaient la “danse de Saint-Guy “ c'est-à-dire des tremblements dans tout le corps. Il y a des psychiatres qui se sont penchés sur leur cas et qui ont compris qu'à force d’être dans les tranchées et de se dire “je vais me faire tuer, je vais me faire tuer”, le corps intègre ça. C’est certainement assez inimaginable.”



A.B : Il y a dans votre roman une tentative de sauvetage des valeurs qui en général échoue. Le désespoir et le nihilisme ne cachent-ils pas quelque chose comme une utopie ? À commencer peut-être par un reste de croyance dans les vertus de l’humanisme et de la morale ?


F.P : “D’abord la morale c’est quand même une construction sociologique qui change énormément selon les lieux et les époques. Dans certains pays la vengeance, la vendetta, c’est une morale de haute tenue, dans d'autres, c'est un échec de la justice. Bien sûr que ça échoue, je crois que ça n’est pas ceux qui soutiennent ces valeurs qui finissent par diriger les pays, et c’est particulièrement vrai en ce moment. Néanmoins je ne crois pas non plus que l'Homme soit pourri, je crois qu’il y a une justice qui existe, je ne crois pas non plus que l’humanisme soit une valeur qu’il faut oublier, sur laquelle il faut mettre son mouchoir parce qu'en face il y a des ennemis trop violents, trop brutaux, trop sanguinaires. Mais j’en reviens toujours à ce pessimisme du moment présent. Mes personnages en effet, ils y croient d’une certaine manière, mais voilà ils échouent aussi, ça trahit sans doute une certaine forme de pessimisme chez moi.”



Merci à Frédéric Paulin.


par Adrien Bourges

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