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Terrorisme et séparatisme en Asie du Sud-Est : contre insurrection et désunion nationale

Dernière mise à jour : 23 déc. 2021

« Le but visé par la guerre moderne étant la conquête de la population, le terrorisme est l’arme particulièrement indiquée puisqu’il vise directement l’habitant. »

Roger Trinquier, La guerre moderne (1961)



De Bangkok à Manille, l’Asie du Sud-Est se trouve être une région capitale pour le monde, un véritable enjeu économique et stratégique, tant la multiplicité des puissances y est grande. Néanmoins, cette région est traversée par plusieurs courants subversifs à caractère séparatiste. En effet, l’Asie du Sud-Est fait face depuis 1945 à certains conflits insurrectionnels : des guerres de guérilla. La fragmentation ethnique de l’espace sud asiatique est ainsi une des explications de ce séparatisme centrifuge, en effet la géographie de la région est un élément essentiel à la compréhension de l’éclatement ethnique de l’Asie du Sud Est, constitué principalement d’archipels. En ce qui concerne l’Indonésie, les Philippines et la Malaisie, le Vietnam et la Thaïlande, ils sont eux reliés au continent, ainsi les migrations sont aisées et la richesse naturelle de la région, alliée à son attractivité économique, font de cette région un véritable melting-pot pot ethnique, dynamisé par la mobilité des populations dans la région. La fragmentation est aussi religieuse : l’Asie du Sud Est se caractérise par une multiplicité religieuse, qui, elle, est totalement transnationale, en effet la religion n’ayant pas de nationalité, elles se chevauchent, sans se soucier des frontières.

Ainsi, les évènements du 11/09 et l’attaque de Bali en 2002 ont marqué un tournant dans l’approche de la région sud asiatique, malgré le déni de plusieurs gouvernements concernant l’extrémisme religieux, celui-ci devient une composante essentielle des insurrections asiatiques. On comprend grâce à ces évènements que le terrorisme n’est plus local et ethnique mais qu’il est transnational, que ce terrorisme fait partie d’un réseau global, à la fois dans le monde (lien avec Al-Quaida) mais aussi au sein de la région grâce à la facilité des déplacements entre les archipels, et bien sûr par un environnement facilitant la guerre de guérilla et les actions subversives, la jungle.

Il est ici nécessaire d’interroger la notion de terrorisme et sa nature en Asie du Sud Est : en plus des groupes historiquement en lutte comme la Jemmah Islamiyah, la fragmentation des groupes terroristes doit être analysée, à la fois en fonction des acteurs, des méthodes, mais aussi des idéologies et des revendications. On assiste ici à une véritable nébuleuse combattante, les scissions au sein des groupes sont très nombreuses et les méthodes divergent. Deux visions du djihadisme s’affrontent, l’une est la méthode du chaos (Djihad nikayah), privilégiant les actes solitaires et locaux, visant à une déstabilisation totale et chaotique, et l’autre est le djihad organisé (Djihad Tanzim), doté d’une dimension verticale et élitiste. Ainsi, c’est une divergence méthodologique mais aussi idéologique, la pluralité des islamismes en Asie du Sud-Est rend inopérante toute action tentant de faire converger ce terrorisme vers un seul modèle. De plus, la nature des revendications se trouve être un des points de discorde les plus importants dans cette région. On peut citer ici les revendications transnationales et les revendications autonomistes ou régionalistes : deux groupes peuvent être pris en exemple, le front Moro islamique de libération et la Jemmah Islamiyah. Le premier souhaite l’autonomie de la province de Mindanao aux Philippines, et le second souhaite voir établir un État islamique rassemblant plusieurs archipels sud asiatique comme l’Indonésie, la Malaisie ou encore la province de Mindanao. On constate donc que la fragmentation idéologique du djihadisme sud Asiatique est une réalité tangible, tant les revendications peuvent être concurrentes voire rivales.


Néanmoins, il est nécessaire, pour comprendre ce séparatisme, de s’intéresser au concept d’État segmentaire ou d’État mandala, en effet la conceptualisation du rôle de l’aspect spatial dans cette région du monde est fondamentale pour comprendre la nature du séparatisme. L’État mandala se caractérise par la notion d’auréoles concentriques contenant, en son centre, le pouvoir. Au-delà du pouvoir traditionnellement incarné par le roi, on trouve des auréoles marquant l’influence du domaine royale sur ces terres, ainsi les périphéries modernes n’acceptent que très peu la domination du pouvoir central et lancent une insurrection favorisée par la nature géographique des périphéries mais aussi par le développement des zones grises.


La nature hybride et non-conventionnelle du terrorisme appelle des théories militaires et policières biens spécifiques, il s’agit de la guerre contre-insurrectionnelle. Théorisée par le Colonel Trinquier en 1961, dans son ouvrage « La guerre moderne », cette méthode de guerre nous permet ici d’identifier certains éléments importants de cette guerre et de son application dans notre région d’étude. En effet, la guerre de contre-insurrection se caractérise par une conquête, non pas d’un territoire mais d’une population, les deux camps essayent de subvertir la population, c’est là l’enjeu primordial d’une guerre de cette nature. Or, nous savons que dans le cas philippin, les groupes terroristes trouvent du soutien auprès des populations de la province de Mindanao, cela doit être mentionné ici. De plus, Trinquier évoque l’idée de porter la guerre chez l’ennemi et pointe une situation d’aide aux groupes terroristes venant de puissances étrangères : cette situation se trouve être précisément celle de la Malaisie et du Brunei, en effet ces territoires ont longtemps abrité des camps d’entraînements pour les djihadistes de la région. Ainsi, la mise en place de la contre insurrection peut revêtir plusieurs formes, policières ou militaires, bien que souvent c’est l’action de ces deux entités qui conduisent la guerre. Il est ici nécessaire de mettre en exergue un concept fameux de la guerre de contre-insurrection, il s’agit du concept d’escadrons de la mort, qui renvoie à une théorie militaire de la contre-insurrection mais aussi à une réalité tangible en Asie du Sud-Est et dans le monde. On peut citer ici le groupe indonésien Densus 88, unité paramilitaire chargée de la traque des terroristes, accusé de multiples exactions, tortures, assassinats et disparitions. Néanmoins, comme mentionné précédemment, les méthodes de ce groupe ne sont pas spécifiques, elles sont le produit d’une théorisation de cette guerre, on retrouve ainsi les mêmes méthodes que l’escadron de la mort du Général Aussaresses pendant la bataille d’Alger ou encore les méthodes du plan Condor en Amérique latine.


La réponse des États peut donc diverger face à l’insurrection : si Singapour préfère utiliser des méthodes civiles et policières, engageant tous les moyens de la puissance civile (Association, psychologie etc), d’autres États, comme la Thaïlande ou les Philippines, utilisent eux la méthode militaire dans le but de détruire les entités rebelles (Trinquier). C’est là qu’intervient la révolution tactique de la bataille de Marawi : en 2017, cette ville de l’île de Mindanao est prise d’assaut pendant 5 mois par les forces djihadistes. L’unité de la faction djihadiste n’est qu’un leurre, c’est une agrégation de groupes divers aux objectifs différents, néanmoins c’est bien une « armée » coalisée qui entend prendre le contrôle de cette ville, illustrant ainsi la capacité d’unité des rebelles dans un environnement combattant et ethnique fortement fragmenté.

Ainsi, en 2018, l’ASEAN lance un programme intitulé « Our eyes initiative » et un programme «3R» Resilience Response Recovery visant à améliorer la coopération en matière d’échange de renseignements stratégique, tant sur le terrorisme que la criminalité. Il est en effet nécessaire d’opérer une mutualisation des forces dans un conflit qui frappe tous les États de la région, du Myanmar à Kuala LuL’Asie du Sud-Est fait donc face à un terrorisme à la fois régional, implanté dans le cœur du territoire, mais également à une déterritorialisation du phénomène terroriste, mettant notamment en cause la mobilité des populations et la révolution guerrière du cyberespace (Infowar). L’insurrection se déplace en effet sur tous les champs de la guerre, et rend très difficile la catégorisation des conflits armés dans la région. Ces derniers sont fragmentés à l’image des idéologies et des peuples asiatiques.



Normant Marvin


Bibliographie :

- « Géopolitique du terrorisme islamiste en Asie du Sud-est : entre réseaux anciens et cellules déterritorialisées », Gabriel Faca (2020) Cairn


- « La guerre moderne », Roger Trinquier (1961)

- « ASEAN and the development of counter-terrorism law and policy in Southeast Asia », Nasu, H; Tan, SS (2018) University of New South Wales Law Journal


- « Ethnics groups of South Asia », Amento Awomi


- « Géopolitique de l’Asie », Édition Nouveaux Continents (2017)


- « Ethnic Separatism and Religious Extremism in Southeast Asia : Implications for the Monopoly on the Use of Force1 » ,Carolina G.Hernandez

- « Géographie militaire et géostratégie », Philippe Boulanger (2015)

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