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Un processus révolutionnaire au Chili ?

Dernière mise à jour : 27 sept. 2020



Le 11 septembre 1973 s’évanouissaient à Santiago du Chili les espoirs d’une « révolution par voie légale » promis par la figure socialiste Salvador Allende, élu trois ans plus tôt. Un coup-d'État organisé par l’armée érigea Augusto Pinochet à la tête de la nation, qui s’attela à appliquer avec rigueur la doctrine néolibérale portée par l’école de Chicago - jusqu’alors restée au stade de théorie universitaire - le tout sous l’œil paternaliste et bienveillant de l’oncle Sam.


De ces seize années de dictature, il reste une constitution, héritée de la main de Pinochet, et une nation passée de « laboratoire » à référence du néolibéralisme. Ces préceptes s’illustrent notamment dans les privatisations exacerbées de la santé, de l’éducation, jusqu’à l’apparition de péages à certaines rues de Santiago.

Depuis lors, les libertés publiques ont tout de même progressé, The Economist plaçant le pays au 23eme rang mondial selon un indice de démocratie. Néanmoins, des héritages de celui qui est resté Sénateur jusqu’en 2000 demeurent : la gestion du maintien de l’ordre, puisque des morts sont comptés à chaque mouvement social, mais également dans le domaine de la liberté d’expression, une loi condamnant par exemple les injures ou calomnies envers les personnalités politiques.

En revanche, les chiliens sont confrontés à des inégalités socio-économiques criantes, résultant de minimas sociaux très bas, d’un marché de l’emploi hyper flexibilisé et d’un système de retraite géré par des sociétés privées, les montants étant déterminés par les fluctuations boursières.

Ce sont surtout ces constats qui sont le point d’orgue des mobilisations dont le Chili a été le théâtre depuis le 17 octobre 2019. Le détonateur ? La hausse du prix des titres de transports de 30 pesos, qui a fait sortir des milliers de personnes dans les rues de la capitale, derrière le mot d’ordre « ce n’est pas trente pesos, mais trente ans », en référence à la misère endurée du fait d’un système si inégalitaire. Les mobilisations n’ont pas désempli malgré le rapide retrait de cette augmentation, comme pour prouver au gouvernement qu’il n’était plus en mesure d’influer sur la colère populaire.


Un président en guerre contre son peuple 


Très vite, la lutte s’est organisée. Un rendez-vous est donné tous les vendredis à Santiago mais aussi en province. Le recours à l’armée a clairement montré les intentions répressives du président Piñera, selon qui le pays est « en guerre ». En réponse, quarante à cinquante mille jeunes à travers le pays ont constitué la « Primera Linea », avec pour but premier de protéger la population face aux charges et autres exactions policières. Ces organisations autonomes sont donc les premières victimes des assassinats – plus de vingt-cinq à l’heure actuelle – mais aussi des agressions sexuelles et des tortures au sein des commissariats. Presque trente mille personnes sont traduites en justice ou sont actuellement en détention préventive. Fatalement, ce niveau de répression tend à conforter les manifestants dans leurs espoirs révolutionnaires.


Le mot d’ordre du mouvement est le changement de constitution. En effet, outre ses forts accents bonapartistes, celle-ci est le vecteur entre le régime et la politique ultra-libérale : elle aurait été rédigée, selon un ancien partisan de Pinochet, de sorte que ses successeurs ne puissent faire autre chose qu’aller dans le sens que ce que le dictateur avait initié. On comprend donc pourquoi le terme d’Assemblée Constituante dispose d’une résonance si importante au Chili.


Au-delà des manifestations et des actions symboliques, se sont organisées des assemblées citoyennes locales, les « cabildos » qui se tiennent dans les grandes places ou dans les jardins publics et qui depuis le début du mouvement se chargent de relayer la parole populaire et de défendre des revendications concrètes.


Un processus résolument révolutionnaire ?

Il est clair que la société civile s’est organisée dans l’optique de lancer un mouvement durable dans le temps, et surtout sur la totalité du territoire chilien, contrairement aux prévisions de Sebastian Piñera. Les initiatives citoyennes recueillent une participation massive, ne sont pas sources de revendications corporatistes et confondent toutes les classes sociales. Les sondages accordant 6% de soutien au gouvernement témoignent de l’unité dans la critique du système économique et du régime, et les divergences sont gommées au profit d’une lutte générale. Ainsi les fondements d’un processus révolutionnaire sont théoriquement posés, entre la solidarité trans-classe et la reconnaissance de la nécessité de l’usage de la violence pour parvenir au changement. Le caractère autonome des mobilisations est aussi un des marqueurs de ce processus : aucune organisation partisane ou syndicale n’a de place dans le mouvement, on peut réellement parler d’une initiative populaire. Cette absence de cadre politique traditionnel va à l’évidence dans une direction révolutionnaire : cela traduit une volonté totale de renouvellement de la classe politique, voire à une remise en question de la représentation. Ainsi, lorsque l’opposition de gauche (« Front Large » et Parti Communiste) refusent de réclamer le départ du président et de demander la libération des prisonniers, une frontière est clairement dessinée entre gouvernants et gouvernés. D’un autre côté, sans aucune direction révolutionnaire, la contestation ne peut que difficilement s’avérer fructueuse. En effet, aucune coordination au niveau global n’existe entre les cabildas ce qui rendra à l’avenir la pérennité du mouvement difficile.


Enfin, jusqu’ici, il semblerait que le gouvernement tente de garder la main sur l’avenir de la contestation en téléguidant une possible sortie de crise. Ainsi, un referendum est annoncé pour avril. Si la victoire du « oui à une nouvelle constitution » est certaine, les électeurs devront choisir une nouvelle assemblée constituante, ou bien un mélange entre nouveaux parlementaires et anciens. Mais quoi qu’il en soit, cette assemblée n’aurait pas de pouvoir de destitution ni de changement des mécanismes de décision actuels. Par ces manipulations institutionnelles, le président tente de jouer sur un terrain qui lui est favorable, reste aux chiliens de garder la stratégie de la rue.


L’avenir est donc incertain, le changement de constitution ne signifiant pas changement de l’ordre social actuel. Toutefois, révolution ou non, l’expérience chilienne est dans tous ses aspects, une source d’enseignements pour tous les peuples opprimés en lutte à travers le monde.


Paul Boutier

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