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Portraits de jeunes agriculteurs et agricultrices


En 2020, l'agriculture en France représente 2,4% des actifs. Avec une population vieillissante (plus d’un agriculteur sur 2 est âgé de 50 ans ou plus - Insee focus, 23 octobre 2020), l’agriculture est un corps de métier qui se meurt. Seul 1% des agriculteurs.rices ont moins de 25 ans contre 8% pour l'ensemble des personnes en emploi. Le métier de la terre ne vend plus de rêve. Si avant, l’agriculture était un métier familial qui se transmettait de génération en génération, aujourd’hui, les jeunes ne souhaitent plus reprendre les exploitations. Dans un monde en pleine mutation, où s’entrechoquent mondialisation, réchauffement climatique, véganisme et difficultés économiques, il est difficile pour les jeunes exploitant.es de trouver leur place. C’est pourquoi j’ai souhaité les rencontrer dans une série d’entretiens pour savoir comment ils appréhendent leur métier à l’ère du XXIème siècle.

Les difficultés du monde agricole sont traditionnelles mais à l’aube d’un changement radical de l’agriculture, la jeunesse doit faire face à de nouveaux défis.


Marianne, 27 ans, a une exploitation de 60 vaches allaitantes soit environ 150 animaux avec les mâles. Ses bovins passent la majeure partie de l’année dans les prairies. Les mâles sont abattus en Bretagne et mis en vente à Intermarché. Les femelles restent sur l’exploitation pour allaiter les veaux jusqu’à leur maturation. En GAEC (Groupement agricole d'exploitation en commun) avec sa mère, Marianne dispose de la seule exploitation dans la région régie par deux femmes.

Quentin a 27 ans et élève des poulets biologiques et est en GAEC avec ses parents qui ont une exploitation de vaches laitières. Mais sa véritable passion, c’est les animaux miniatures. Il dispose de différents parcs où se côtoient alpagas, poules, ânes nains et mini shetlands. Son amour pour les différentes races originales est communicatif. C’est d’ailleurs cette passion qu’il souhaiterait partager en ouvrant à l’avenir un maison d’hôtes avec un parc animalier.

Corentin est agriculteur laitier et a 24 ans. Il élève des bovins en agriculture conventionnelle raisonnée après s’être installé dès l’âge de 20 ans en GAEC avec son père. Leur 120 vaches permettent de produire du lait pour le vendre à la coopérative. Elles sont en prairie toute l’année sauf en hiver où le fourrage, issu majoritairement des champs de l’exploitation, prend le relais.

A 24 ans, Justine est salariée dans un élevage porcin label rouge depuis quelques années. Elle élève 300 truies en naisseur-engraisseur et chaque année, 1000 porcs sont transformés par les laboratoires en vente directe tandis que 8000 sont vendus à la coopérative. Elle adore les cochons et a d’ailleurs adopté chez elle une truie qui tient compagnie à une chèvre naine.



Corentin, dans un des champs de pâturage




Chacun et chacune m’ont accueillis chaleureusement pour partager leur expérience dans le monde agricole et me faire découvrir leur exploitations. A l’image d’Obélix et de sa marmite, ils sont tous et toutes tombé.e.s dans l’agriculture quand ielles étaient petit.e.s, issu.e.s d’une famille agricole. Face à leurs nombreuses difficultés, la passion de l’élevage est essentielle.

En effet, en 2019, les agriculteur.rices déclaraient 55 heures de travail hebdomadaires lors d’une semaine ordinaire (Insee Focus 23 octobre 2020). Corentin ajoute à cela les périodes d’ensilages où les journées (week-ends compris) d’une quinzaine d’heures sont communes. Pour lui, une journée traditionnelle d’élevage laitier démarre aux alentours de 6h pour la traite. S’ensuit le nettoyage et l’alimentation durant la matinée. L’après-midi est consacrée aux travaux nécessaires des champs, de gestion et d’entretien jusqu’à la seconde traite qui se termine aux alentours de 19h.











Quentin et ses poulets élevés en plein air





D’un point de vue économique, le monde agricole est le seul marché où le prix de vente est fixé non pas par l’agriculteur mais par l’acheteur. Dans l’exploitation bovine allaitante, Marianne explique le processus de vente: “on a vendu l’animal, on ne sait pas quel prix c’est vendu”. Face à la multiplication des normes écologiques et sanitaires, la compétition internationale et l’insécurité des récoltes due au temps, les subventions de la PAC (Politique Agricole Commune) sont le seul moyen de percevoir un revenu stable et décent. Tout comme Marianne et Quentin, Justine et Corentin s’accordent sur l’importance de la PAC : “Elle est tristement nécessaire car les produits agricoles ne sont pas vendus assez chers”. Par un temps de travail élevé et des investissements conséquents, l’agriculture n’est pas un métier attirant pour les jeunes. Corentin résume ce désintérêt: “Travailler 70h par semaine pour 1500 euros, ce n’est pas la peine”. C’est d’ailleurs ces manques-à-gagner économiques qui ont incité Justine à se diriger vers le salariat: “je ne m’installerai pas en porc, parce que je n’ai pas envie de me mettre la corde au cou. Il y a trop de risques économiques”.

D’un autre côté, la sécurité sociale agricole, la MSA, représente un tel prix (supérieure à une sécurité sociale traditionnelle), que de nombreux agriculteurs.rices préfèrent faire l’économie d’une complémentaire santé. Ainsi, lors d’accidents ou de maladie et sans assurance, il n’y a aucun moyen de remplacement. La continuité du travail représente des risques évidents pour la santé des agriculteurs.rices et pour la pérennité de leur exploitation. Même après leur carrière, leurs revenus perçus restent faibles, ce qui reste une injustice pour Quentin : “La MSA nous prélève énormément d’argent, pour une retraite à 900 euros par mois”.


Aujourd’hui, la profession agricole est pointée du doigt pour sa part de responsabilité dans le dérèglement climatique et la souffrance animale. L’agribashing, désigne, en France, la critique du mode de production agricole intensif et renvoie, selon la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles), à un présupposé dénigrement systématique du secteur agricole. La mauvaise image dont souffre l’agriculture est une difficulté de plus qui s’ajoute aux jeunes exploitant.e.s.



Marianne, accompagnée d’un de ses veaux



Et pourtant, le monde rural est le premier impacté par le changement climatique (sécheresses, inondations). Les agriculteurs.rices doivent alors jongler avec une météo capricieuse impactant conséquemment leur budget annuel. En outre, de nombreuses initiatives écologiques issues de l’agriculture voient le jour. Pour Marianne, le “consommer local et responsable” est essentiel, tandis que l’élevage biologique s’est présenté comme une évidence à Quentin. Il s’accorde avec Corentin sur un point: “l’objectif de la nouvelle génération, nous les jeunes, c’est de replanter, de réparer la connerie de nos parents”. L’agroforesterie et les haies sont essentielles pour la biodiversité. Si Corentin s'intéresse particulièrement à cette question, il n’en reste pas moins que “c’est du travail en plus, c’est de l’argent et on n’en a pas”. Enfin, si les difficultés économiques et sanitaires empêchent Justine de s’engager écologiquement sur l’exploitation, elle développe aujourd’hui son entreprise de savons artisanale locale et écologique. Pour chacun.e, ils font face à une bipolarité à l’image de notre génération, pris entre l’urgence du changement climatique, et l’héritage productiviste du produire et consommer plus.










Justine avec un porcelet dans les bras




Mais l’agribashing se traduit aussi sur le plan de la question animale et prend forme par l’intrusion illégale d’associations tels que L214 sur des exploitations pour dénoncer les conditions animales. Pourtant, les jeunes agriculteur.ices ont bien conscience de ce sujet. Seulement, "entre ce qu’on aimerait et ce qui est faisable, on est trop tenu par la corde au cou” m’explique Justine. La question du confort animal est préoccupante pour elle mais là encore la loi de l’économie prend le dessus. Dans les élevages bovins et avicoles, ce sont aussi des remises en question permanentes. Et s’il est moins difficile au niveau sanitaire de faire du plein air, il n’en reste pas moins qu’il faut mettre sur la table des moyens financiers conséquents. A titre d’exemple, Quentin explique qu'il “faut avoir une bonne trésorerie” pour un passage en biologique. Et pour cause, tous les aliments doivent être certifiés biologiques pendant deux ans sans que le produit final puisse l’être. Mais comme Marianne, peu d’agriculteur.rices ont à disposition cette trésorerie pour réaliser la transition biologique.


Si la souffrance animale peut être bien réelle, la généralisation des exploitations filmées à toutes celles de France est à reconsidérer. Marianne est définitivement contre la souffrance animale : “C’est horrible, mais ce n’est pas représentatif ! ” Les quatres jeunes agriculteur.rices encouragent les français.ses à visiter des élevages. Pour elleux, une vision alternative de l’élevage est nécessaire.

Aujourd’hui, l’agriculture est coincée entre une société qui réclame du changement et qui, par le même temps, refuse de l’aider concrètement. Et pourtant, comme l’explique Corentin, “c’est le consommateur, en achetant son lait, qui décide de ce qu’il veut comme agriculture”. Pour lui, la société civile a sa part de responsabilité dans l’agriculture française et la théorie du consomm’acteur a un pouvoir non-négligeable sur le marché.



Johanne Mâlin


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